Soudain, l'après-midi dominical que l'on croyait entièrement dévolu aux joutes heureuses et titanesques vire au cauchemar. Tandis qu'Armstrong, les crocs rivés sur le guidon, s'en va chercher le scalp d'un vaillant coureur saint-gallois, le chuintement propre aux liaisons téléphoniques défaillantes brouille le babillage dithyrambique des commentateurs en poste.

Alors qu'il suivait à moto la performance de Bobby Ju-lich, l'un des journalistes vient de voir ce dernier chuter violemment dans une descente. Entre deux stridences, les mots claquent, sinistres, renvoyant aux heures noires de la Boucle: 90 kilomètres à l'heure, tête, trottoir, fractures, sang… Puis le témoin, qui s'est déplacé commande à son collègue commentateur d'avertir au pas de course l'équipe médicale du Tour.

Après une semaine passée à ressasser des scénarios prévisibles, Patrick Chêne prend brutalement conscience que l'impressionnant déballage technologique sur lequel il s'appuie va permettre, dans le cas présent, d'atténuer les souffrances d'un homme qui gît dans l'herbe verte, loin des caméras de télévision et du cirque de l'Eurovision. Au ton de sa voix, il est clair qu'autour de lui, son équipe, survoltée par ce rôle humanitaire nouveau et imprévu, a pris les choses en main.

Mais, déjà, la castagne reprend ses droits, et l'on aperçoit l'image déroutante d'Olano, le champion du monde qui vient de sentir sur sa nuque l'haleine brûlante, enragée, d'Armstrong, prêt à le doubler d'ici quelques mètres. Et la course aux images s'intensifie. Des images du drame précité, justement, la régie en a maintenant à proposer. Sans pudeur, une caméra saisit une silhouette fragile, lovée sur elle-même, écrasée par la fatalité. Occupés à s'empoigner, Olano et Armstrong passent devant le blessé sans un regard et filent vers leur destin. Il est des jours où le prix du succès est véritablement exorbitant.