L'espace de quelques dizaines de kilomètres, entre Saint-Galmier et Saint-Flour, 1'Hexagone tout entier retient son souffle. Avec une échappée de quatorze coureurs, dont pas moins de sept possèdent un passeport français, la victoire qui depuis le début de la Grande Boucle fuit les représentants tricolores va enfin tomber dans l'escarcelle des coqs gaulois. Des baroudeurs tels que François Simon ou Stéphane Heulot pointant en tête, il ne reste à présent qu'à trouver de la glace à mettre au fond des verres de Ricard et à attendre l'extase.

Pourtant, une fois encore, parce que leur potentiel n'égale pas leur bravoure, ou parce qu'on les force à boire de l'eau claire, les descendants des Garin, Cornet et Trousellier (soit les trois premiers vainqueurs du Tour) vont échouer de peu, laissant un voisin espagnol goûter aux joies du triomphe en solitaire. Mais, comme le constatent rapidement les commentateurs de la télévision, il est encore trop tôt pour jeter le pastis au fond de l'évier. En effet, Stéphane Heulot, le coureur qui franchit la ligne en neuvième position à 1 minute et 34 secondes du vainqueur, peut encore sauver l'honneur des bleu blanc rouge: il suffit pour cela que le peloton principal franchisse la ligne avec 11 minutes et 45 secondes de retard pour qu'Heulot devienne le premier Français du classement général.

Lorsqu'on lui annonce la nouvelle, celui qui a fait pleurer Marianne sur les pentes de l'Alpe hausse les épaules, sans que l'on sache si le mouvement signifie «génial» ou «va au diable, Jean-René, j'ai mal aux jambes». Histoire de relancer le suspense, on nous montre l'équipe Banesto roulant au train sous les injonctions répétées d'un Zülle peu amène. Partagés entre fatalité et triomphalisme, les reporters s'époumonent. Pour corser le jeu, Armstrong en personne s'en va batailler en première ligne.

Mais l'arrivée fort pentue casse les pattes des cadors qui franchissent la ligne avec 12 minutes et 35 secondes de retard sur Etxebarria. Heulot promet de bricoler un petit quelque chose lors de jours à venir. Et le pays tout entier de soupirer: chic, on va pouvoir garder le champagne au frais…