Football

Devenir footballeur, un rêve même pour Usain Bolt

A l’essai avec le Borussia Dortmund, la star jamaïcaine du sprint imagine pouvoir entamer une seconde carrière à 30 ans. Il n’est pas le premier à se faire abuser par la fausse simplicité du football

Usain Bolt veut devenir footballeur. Le multiple champion olympique de sprint va passer un test avec l’équipe professionnelle du Borussia Dortmund. Bolt rêvait de Manchester United, club dont il est un authentique supporter, mais il y a incompatibilité de sponsors entre les deux marques concurrentes fondées par les frères Dassler. Va donc pour Dortmund, qui arbore le bon logo et, tant qu’à faire, les mêmes couleurs jaune et noir (sur le vert de la pelouse) que la Jamaïque.

Disons-le d’emblée, au risque de provoquer un faux départ: Usain Bolt n’a aucune chance d’aller plus loin que ce sympathique bout d’essai. Pour longtemps encore, le footballeur jamaïcain le plus performant restera l’exceptionnel John Barnes (international anglais à grosses cuisses et petit short).

Chacun de nous connaît au moins un de ces agaçants surdoués du sport, bons dans toutes les disciplines, et qui passent sans effort du football au ski, du tennis au golf. Au niveau professionnel, c’est autre chose. Le sport d’élite est le royaume de la spécialisation et les polyvalents ont rarement voix au chapitre. Oublions Jim Thorpe, champion olympique 1912 du décathlon et du pentathlon, champion du monde de baseball et de football américain: ses exploits datent d’un autre temps.

Dans le sport moderne, l’ex-numéro 1 mondial de tennis Ivan Lendl n’a jamais pu dépasser un bon niveau amateur en golf et Michael Jordan, peut-être le plus grand athlète du vingtième siècle, a échoué à intégrer la Ligue majeure de baseball en 1994-1995.

Ceux qui ont réussi dans deux sports étaient plutôt moyens partout. Nettement moins bien classé en tennis que Lendl, l’Australien Scott Draper a lui passé le cut du professionnalisme club en mains. Le Néo-Zélandais Jeffrey Wilson est plus connu comme «le double All Black», en rugby et au cricket, que pour ses exploits pris isolément. Et puis il y a ceux qui exportent leur compétence dans une discipline sinon voisine, du moins compatible. L’ancien patineur de vitesse Eric Heiden avait les cuisses et le souffle pour faire le Tour de France. Le sens de la trajectoire acquise à moto ou sur des skis permet de s’en sortir en sport automobile. Les anciens sprinters font de très bons pousseurs de bobsleigh (une mode venue de Jamaïque), des receveurs valables en football américain et d’honnêtes trois-quarts aile en rugby.

Reste le football. Aucun sportif de renom n’y a réussi une seconde carrière. Ni même une première, car ce fut souvent leur premier amour. En Suisse, trois de nos plus grands champions étaient des passionnés de football. Roger Federer y jouait tout le temps (à Concordia Bâle, au poste de libéro) et rêvait de passer pro. «Ne pas jouer plus souvent au football, c’est un manque parfois, mais je crois que j’ai bien fait de choisir le tennis», nous dit-il en 2012. Même constat pour Dario Cologna, fan absolu de l’AC Milan. Le Grison n’a commencé le ski de fond qu’à 12 ans et arrêté le football à 16. «J’étais meilleur fondeur que footballeur et j’avais l’occasion de passer professionnel.» Même choix pour le hurdleur Kariem Hussein (lire ci-contre).

Usain Bolt en restera sans doute à un stage sympa avec des pros. Comme quand Roger Federer tape le ballon avec le FC Bâle. Parce qu’il faut déconstruire un mythe: souvent raillé, le football est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Il ne requiert pas une qualité particulière mais les sollicite toutes. «C’est le sport où il y a le plus de paramètres: ma position, celle de l’adversaire, celle de mes partenaires, la course du ballon. Tout influe la prise de décision, qui se prend souvent au quart de seconde», souligne l’ancien défenseur de Liverpool Stéphane Henchoz.

Les footballeurs sont rarement de super athlètes (vous avez vu Messi?), ils ne brillent pas toujours par leur esprit d’analyse (inutile de donner des noms), ils ne se font pas vomir à l’entraînement (quand ils s’entraînent…), ils ne parcourent qu’une dizaine de kilomètres en 90 minutes. Tout cela a l’air sinon facile, du moins accessible. Et pourtant…

Le milieu de l’athlétisme estime souvent que la vitesse de pointe d’un sprinter ou l’endurance d’un coureur de demi-fond les qualifient pour le football. Ça n’a pas suffi pour l’ancien fondeur français Fouad Chouki, recalé par Le Havre en 2011. Ça ne suffira pas non plus pour Usain Bolt. Son gabarit (1m96) le place devant l’un des buts, sa vitesse le déporte sur les côtés, sa… lenteur de réaction (il est l’un des sprinters les plus lents à se mettre en action) le gêne dans des sprints de 10, 20 ou 30 mètres. Son âge (30 ans) le déclasserait carrément aux yeux d’un Jürgen Klopp par exemple, qui considère des joueurs de 28 ans comme déjà trop vieux pour son système de jeu.

Son inexpérience enfin (il n’a jamais joué en club) réduit sa maîtrise de la balle à une technique à l’arrêt. Or en football, il s’agit d’aller vite avec un ballon dans les pieds. L’exemple historique: lors de son fameux slalom contre l’Angleterre en Coupe du monde 1986, Diego Maradona parcourt 50 mètres en 13 secondes. Aucun joueur anglais n’a jamais pu le rattraper.


Karim Hussein: «En football, le corps n’a pas besoin d’être au top niveau»

Le champion d’Europe 2015 du 400 m haies a joué au football jusqu’à 20 ans avant de se tourner vers l’athlétisme

Le Temps: Jusqu’à quel niveau avez-vous joué au football?

Karim Hussein: Jusqu’en première ligue, à Kreuzlingen. J’étais défenseur central et j’avais dix-huit ans. A seize ans, je jouais latéral gauche à Tägerwilen en deuxième ligue. Je pense que j’aurais pu aller plus haut, mais je n’étais pas sûr de vraiment le vouloir.

- Pourquoi?

- En football, la chance décide beaucoup pour vous. Il y a des paramètres que vous ne pouvez pas maîtriser. Et comme il faut s’y consacrer à plein-temps, cela devient un pari risqué. Moi je voulais étudier [il est en sixième année de médecine] et ça n’est pas compatible avec un sport d’équipe.

- Quel athlète étiez-vous lorsque vous avez arrêté le football?

- Pas terrible (il sourit). Il me manquait le fond physique, de la vitesse et de l’endurance. Mes entraînements de football étaient insuffisants pour l’athlétisme, on ne peut vraiment pas comparer. En football, le corps n’a pas forcément besoin d’être au top niveau. Ma mentalité aussi était celle d’un footballeur, tournée vers le jeu, le plaisir. Avec l’athlétisme, j’ai appris que le plaisir pouvait aussi se trouver dans le travail, dans la progression, dans l’entraînement. C’est tellement dur de préparer un 400m haies! Je ne sais pas si cela me plairait encore si j’avais débuté l’entraînement intensif à quinze ans.

- Pas de regret d’avoir abandonné le football?

- Aucun regret. Cela me correspond mieux. Et puis j’ai été champion d’Europe alors que je n’aurais certainement pas gagné la Ligue des Champions en football. C’est un sport très complexe; quand on voyait jouer Gennaro Gattuso, on pouvait penser que tout le monde peut devenir pro, alors que ce n’est évidemment pas le cas.

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