Le Temps: Quels sont encore vos buts?

Les journalistes me demandent habituellement quand je vais prendre ma retraite… (il rigole) Quelqu’un m’a encore demandé hier pourquoi je continuais. J’ai dit que c’était parce que je le pouvais. J’aime toujours ça, j’ai quelques bons chevaux et je peux encore gagner. Faire un bon résultat aux Jeux olympiques à Londres serait un fantastique aboutissement. Mais avec les chevaux, je préfère ne pas trop me concentrer sur une compétition en particulier car tant de choses peuvent arriver… J’essaie plutôt de rester bon semaines après semaines. Je continuerais bien cinq, six ou peut-être encore dix ans.

Y a-t-il un titre dont vous êtes particulièrement fier?

J’aime surtout voir mes enfants réaliser de bons résultats en compétition. Ça me rend heureux. Nous allons souvent aux concours ensemble. Ma femme est très impliquée là-dedans aussi et elle planifie notre saison. Elle est la colonne vertébrale de toute notre organisation.

En compétition, les jeunes cavaliers vous demandent-ils conseil?

Oui, assez souvent. Beaucoup sont trop timides pour me poser des questions, mais j’essaie d’être sympa et de parler avec eux.

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Aimez-vous entraîner?

Pas vraiment. J’ai aidé quelques bons cavaliers au cours des années, comme Malin Baryard. Elle était venue deux ans quand elle avait 17 ans. Mais je ne suis pas sûr de vouloir devenir entraîneur quand je prendrai ma retraite. Je m’occuperai peut-être d’un ou deux cavaliers, mais je ne ferai pas ça à plus large échelle.

Donnez-vous toujours des conseils ou des leçons à vos enfants?

Oui, mais ils ne m’écoutent pas. Je pense que, dans ce sport, on ne cesse jamais d’apprendre, même à mon âge. Chacun a son propre style et sa manière de faire, mais c’est bien d’observer les bons cavaliers qui travaillent avec naturel comme Michel Robert. Lui n’a jamais cessé de s’inspirer des véritables hommes de cheval. Peut-être que les jeunes d’aujourd’hui, ou juste mes enfants, n’écoutent et ne regardent pas assez.

Savez-vous combien de chevaux différents vous avez montés dans de grosses épreuves durant votre carrière?

Je ne sais pas exactement, beaucoup. J’ai monté peut-être dix chevaux de classe mondiale dont Ryan’s Son, Milton, Gammon, Welham, Grannusch, Hopscotch, Calvaro et maintenant Peppermill, Casino et Argento. J’ai eu la chance d’avoir très jeune un bon cheval avec Ryan’s Son et d’enchaîner avec Milton. Milton était une superstar, un cheval comme on n’en a qu’un dans sa vie.

Avez-vous parfois été déçu par les sports équestres?

Pas vraiment, mais les chevaux ne sont pas des machines et c’est parfois difficile de rester enthousiaste dans des moments comme maintenant, quand deux d’entre eux sont blessés. Peppermill a lui aussi souvent été blessé au cours des trois dernières années. C’est un problème auquel il faut s’habituer très vite. Je pense que c’est ce qui est le plus difficile pour les jeunes cavaliers. Personnellement, quand tout va mal, ça me rend encore plus fort et déterminé. Après une mauvaise journée, une mauvaise épreuve ou un mauvais Grand Prix, je suis déçu pendant au moins une heure mais ensuite, je me dis: «La semaine prochaine, on va gagner (il rit).» Si un cheval n’est pas en forme un jour, il n’y a rien qu’on puisse faire. Il faut l’accepter.

Le management et l’entraînement des chevaux ont-ils beaucoup changé depuis vos débuts?

Les chevaux sont devenus meilleurs et les cavaliers plus professionnels. Il y a trente ans, sur les 30 concurrents d’une épreuve, cinq ou six avaient de grandes chances de gagner. Aujourd’hui, il y en a 29. Le circuit international compte trois ou quatre compétitions autour du monde chaque week-end avec 30 à 50 participants dans chaque épreuve. La pratique de ce sport s’est diffusée, il est devenu plus important et professionnel.

Vous entraînez-vous de la même façon depuis vos débuts?

Plus ou moins oui. Je crois que chaque cheval est différent, qu’il a son propre caractère. Et de cela dépend le travail qu’il doit faire chaque jour et la manière dont il doit être nourri. Les plus petites choses peuvent compter. Il faut se rappeler que ce ne sont pas des machines et que tout ce que nous leur faisons faire ne va pas de soi. Ce n’est pas vraiment naturel pour les chevaux de sauter.

Y a-t-il des exercices que vous faites souvent?

Je ne fais pas d’exercices spéciaux. Je pense que moins on saute, mieux le cheval se porte. Les montures avec lesquelles j’ai eu du succès étaient naturellement bonnes. Il fallait surtout gérer leur tempérament et savoir les amener en forme le jour J. Je crois qu’il est plus important de s’occuper du mental que du physique des chevaux. Il faut faire en sorte de les rendre heureux, les mettre au parc, faire des promenades. Ici, la campagne est vallonnée et la promenade muscle beaucoup les chevaux en les gardant frais mentalement. C’est vraiment important.

Voyez-vous souvent vos frères et vos neveux en dehors des compétitions?

Non, juste à Noël, mais c’est suffisant. On se voit assez en concours, en particulier avec Michael. On parcourt le monde ensemble depuis près de trente ans.

L’équitation a la réputation d’être un sport où on fait beaucoup la fête. Est-ce toujours le cas?

Non, plus comme ça l’était autrefois. Le milieu est de plus en plus professionnel et les jeunes sont de plus en plus concentrés sur le sport. Aujourd’hui, la mentalité est devenue peut-être plus continentale… C’est plus sérieux, un peu plus triste.

Qu’est-ce que vous aimez le plus dans votre métier?

La victoire. Chaque victoire est belle, mais gagner un Grand Prix, un championnat ou une médaille compense tous les voyages, le travail et les déceptions de ce métier. C’est probablement ce qu’aiment vraiment la plupart des cavaliers. Il y a aussi le moment où on découvre un jeune cheval vraiment bon. Quand on fait sauter un 4 ans pour la première fois et qu’on sent qu’il fait des bonds incroyables. On se dit: «Whaou! j’ai un cheval pour le futur.» C’est ce genre de sentiment qui me fait avancer.

Et quels sont les moments les plus désagréables?

Quand je pense qu’un cheval est très bon et que je me rends compte par la suite que ce n’est pas vraiment le cas. Ça peut arriver. Et quand je fais un long voyage de nuit pour rentrer d’un concours, que j’ai fait deux barres dans le Grand Prix, que je n’ai pas gagné d’argent, que je suis fatigué et que j’ai encore dix heures de route devant moi…

Visitez-vous toutes les villes où vous vous rendez pour les compétitions?

Pas autant que je le devrais. En temps normal, nous allons directement au concours car il est plus important d’avoir du temps pour travailler à la maison avant. Je connais bien Paris et Rome et j’ai visité pas mal de villes, mais j’aurais dû faire mieux.

Y a-t-il un endroit que vous aimez particulièrement?

J’aime beaucoup Göteborg, en Suède. Probablement parce que j’ai obtenu de très bons résultats là-bas. J’y ai gagné ma deuxième finale de Coupe du monde avec Milton. L’ambiance, le public, l’organisation et le prize money, tout y est vraiment fantastique.

Si vous pouviez choisir un cheval sur le circuit, ce serait lequel?

A mon avis, le meilleur en ce moment est Hickstead (l’étalon du champion olympique Eric Lamaze est décédé en piste depuis cette interview, ndlr). Je pense qu’il me conviendrait bien. C’est un battant. Il n’a pas la plus belle technique, ni le plus beau style, mais ce cheval aime gagner.

Prenez-vous parfois des vacances sans vos chevaux?

Nous essayons parfois de rester quelques jours sur place après les compétitions avec ma femme. Nous l’avons fait à Dubai et, il y a deux ans, nous sommes allés en Nouvelle-Zélande. J’ai beaucoup aimé ce pays. On m’avait invité à un concours avec des chevaux qu’on me prêtait et nous sommes ensuite restés dix jours. Je passe tant de temps à l’étranger que j’apprécie de pouvoir rester à la maison. Mais parfois, je dois partir un peu pour faire plaisir à ma femme.

Que peut-on encore vous souhaiter?

Je suis satisfait de ma carrière, même si, comme tout le monde, je pense que j’aurais pu faire mieux. Ça peut paraître gourmand, car j’ai eu la chance de monter de bons chevaux, mais ce serait sympa de trouver une dernière superstar pour une dernière aventure…