Une année charnière. Celle du choix de continuer ou de raccrocher. Le verdict est tombé à l’orée du printemps, entre deux épreuves des finales de la Coupe du monde à Lenzerheide. En réalité, la décision a été mûrie au fil de l’hiver et des courses. Didier Cuche a longuement pesé le pour et le contre avant de se rendre à l’évidence. L’envie était encore tenace. Sa passion pour le ski, son besoin d’adrénaline et d’ivresse de la vitesse auraient raison d’une éventuelle lassitude aux sacrifices consentis. Il voulait, il allait continuer. «Je me suis rendu compte, au fur et à mesure que la saison avançait, que je me projetais à l’entraînement l’été prochain. C’était important que cela mûrisse tranquillement plutôt que je me décide d’un seul coup en n’étant qu’à moitié prêt à faire les concessions nécessaires. La décision m’est apparue clairement après les Mondiaux», nous confia-t-il au cours d’un long entretien dans la station grisonne.

Pour Swiss Ski, et plus généralement pour le Cirque blanc, ce fut une bonne nouvelle. Dans le milieu, Didier Cuche s’est ciselé une haute stature. Son aura fait figure de repère nécessaire. Une expérience sur laquelle on s’appuie. Des conseils auxquels on aspire. Une personnalité, faite de jovialité et de coups de gueule, devenue incontournable. Modèle identitaire et réconfortant pour les champions en devenir, il ne cache pas se sentir comme un devoir de transmission. Il essaie de partager un peu de son savoir. «Donner deux ou trois trucs à Justin (Murisier) et les autres.»

Cette année, plus que jamais, le Neuchâtelois a joué un rôle moteur au sein d’une équipe entre deux eaux. Résumant quasiment à lui seul les exploits du ski suisse, il a comblé le vide laissé par un Didier Défago hors course et un Carlo Janka en proie aux affres d’un virus et d’une arythmie cardiaque intimement liés. Avec sa médaille d’argent en descente, Cuche a pesé de tout son poids dans le maigre bilan comptable de Swiss Ski lors des Championnats du monde de Garmisch disputés sous le signe de la mauvaise fortune.

Mais sa plus belle victoire reste celle de Kiztbühel. Sa quatrième sur la légendaire Streif. Ce jour-là, le 22 janvier précisément, il était en état de grâce. Il a fait corps avec la piste, poussant la prouesse jusqu’à aborder la Mausefalle, – ce saut dans le vide qu’on appelle le trou de souris – en position de recherche de vitesse. L’image restera ancrée à jamais dans la mémoire collective, liée de manière indéfectible à l’histoire de la plus redoutable des descentes. Parfaite aux yeux des spectateurs, son œuvre de Kitzbühel 2011 était perfectible à son regard intransigeant de champion. Une légère difficulté à garder le contrôle de son ski extérieur à l’entrée de la traverse finale a failli, dit-il, l’éjecter et lui coûter très cher. Pour lui, plus maîtrisée encore fut sa descente à Chamonix, une semaine plus tard. «Je pense avoir touché la perfection avec des trajectoires propres et précises et un toucher de neige encore plus doux.»

En prenant sa décision de continuer, le quadruple détenteur du globe de cristal de descente savait que cette saison supplémentaire, qu’elle s’avère ou non la dernière, ne serait guère différente des autres: «Je vais partir avec le même esprit. Si je sens que j’en ai les moyens, je vais vouloir aller vite. Je vais savourer une fois de plus les quatre mois de course, et tout ce qui arrivera ne sera que du bonus.» Une victoire dès la première descente, celle de Lake Louise, est venue le conforter, non seulement dans son choix mais dans sa conviction de faire confiance à sa passion. Et peu importe ce qui viendra après. Ce succès, à lui seul, lui donne raison. Et il pourrait s’accompagner d’autres. Jeudi sur la Stelvio de Bormio, théâtre de sa toute première descente de Coupe du monde, ou alors en janvier sur la route des grandes classiques. Le Neuchâtelois ajouterait bien celle du Lauberhorn à son prestigieux palmarès. Mais il n’en fait pas une fixation. «J’ai envie de la gagner, mais je ne vais pas faire 500 heures de préparation physique et je ne sais combien d’heures d’entraînement sur les skis pour deux minutes de course à Wengen.»

Au cœur de l’hiver, davantage que pour la gloire et les statistiques, Didier Cuche skiera pour ces sensations addictives qui nourrissent à chaque fois son envie de s’élancer. «Ce sont des choses que je n’ai pas besoin d’aller chercher. Ça vient tout seul. Ces sensations ne sont pas toujours agréables à vivre sur le moment mais, dès qu’on a franchi la ligne d’arrivée, elles laissent un goût agréable. Même si le résultat n’est pas là, elles procurent une excitation qu’il est difficile de trouver ailleurs. Et c’est ce qui me manquera le jour où je tirerai ma révérence.»

A ce niveau d’expertise et de maîtrise, ce bosseur invétéré en quête perpétuelle de progression – «même si c’est de 1 ou 2%» – est conscient de tutoyer les limites. «Je suis très proche de ce qui peut vraiment devenir dangereux. Parfois, j’ai l’impression d’avoir de la marge, de pouvoir me permettre des trajectoires plus rondes pour être plus précis ou plus engagé dans la courbe suivante, mais c’est un jeu périlleux. Je suis sur le fil du rasoir.» Cette réalité honore d’autant plus sa volonté de poursuivre à 37 ans et de braver les affronts du temps.

Une année charnière. Journalistes et grand public l’ont bien saisi. En le désignant pour la deuxième fois sportif suisse de l’année, ils ont récompensé la passion et la bravoure d’un athlète dont le plus grand dessein aura été celui d’être enfin compris. Longtemps dissimulé derrière un physique de colosse et un caractère franc et têtu – «mais moins qu’avant» – son cœur de grand sensible s’est révélé tardivement. «J’espère que la perception qu’on a de moi maintenant est plus proche de la vérité que celle qu’on a pu avoir au début de ma carrière ou lors des moments houleux.» Ce prix 2011 lui aura apporté la réponse. Les Suisses l’aiment pour sa générosité, ce don de lui sur les pistes et en dehors.