La nuit blanche pèse sur ses yeux bleus, mais le bonheur détend les traits. Au lendemain de cette descente mondiale, Didier Cuche a le sourire généreux. La crispation des derniers jours à la vue d’un micro a laissé la place à une décontraction bon enfant. «En quittant l’hôtel, j’ai réalisé que c’est à la gueule des chaussures qu’on voit si la nuit a été solide ou pas. Et je suis allé en changer», glisse-t-il amusé. Attablé dans cette «maison suisse» où il a fêté jusqu’au petit jour dimanche matin avec ses proches, mais aussi son contradicteur, un certain Erik Guay, le Neuchâtelois prend petit à petit la mesure de cette ligne qu’il vient d’ajouter à son glorieux palmarès: «L’après-midi et la soirée ont été longues avec la remise des médailles et le marathon médiatique. Le lendemain, on prend davantage conscience de la dimension de la course. Même si j’ai encore du mal à réaliser ce que j’ai dû faire pour aller chercher cette médaille dans ces conditions. Tant que je n’ai pas vu la manche des autres, il m’est difficile de juger. Mais les félicitations me confortent dans l’idée que j’ai fait une grosse «perf». Ça aide à savourer. Et surtout, ça me conforte dans l’idée que j’ai davantage gagné l’argent que je n’ai perdu l’or.»

Pour espérer le titre mondial, Didier Cuche aurait dû partir plus tôt. La température s’étant radoucie et la piste attendrie, les petits dossards ont été avantagés (lire encadré). En se levant samedi, le quadruple vainqueur de la Streif avait conscience qu’il serait compliqué de prétendre à ce titre si convoité. «Un athlète, dans sa tête, voit toujours les possibilités d’aller chercher la gagne, même si elles­ sont petites. Il essaie de se réconforter avec ça. Mais je savais que ce serait très difficile et qu’il faudrait un peu de chance aussi. Les centièmes filaient avec les marques laissées par les athlètes précédents.»

Contrairement à ce qui s’était produit aux Jeux de Vancouver, où il avait souffert des attentes pesant sur lui et reproché aux médias de lui avoir mis la médaille autour du cou avant la course, le Neuchâtelois a su cette fois échapper à la menace de pensées parasitaires. «J’étais super-content que les dames disputent le slalom du combiné pendant notre dernier entraînement. Si j’avais dû revivre Vancouver, j’aurais sûrement terminé sur les dents. Là, je n’ai pas senti la pression. J’étais dans mon truc, je n’ai pas lu les journaux ni Internet. Et c’était positif.»

Didier Cuche décidera au printemps s’il arrête ou s’il rempile pour une saison. Et cette médaille ne pèsera pas dans sa réflexion. «Si ça ne tenait qu’au plaisir, je skierais jusqu’à 60 balais, mais il y a un moment donné où ça ne va plus. Les concessions sont importantes. Il faudra bien peser le pour et le contre.» Quelle que soit l’heure à laquelle il tirera sa révérence, il sait qu’il ne sera vraisemblablement jamais champion olympique ou du monde de descente.

Un paradoxe pour celui qui se profile comme le meilleur descendeur de ces dernières années – il a décroché trois fois le globe de cristal de la discipline. Sur les quarante-trois dernières descentes de Coupe du monde, soit depuis la saison 2006-2007, il est monté vingt et une fois sur le podium dont sept sur la plus haute marche. Habitué aux deuxièmes places – vingt-six en tout –, il dit croire au destin. «Aussi bien pour les moments positifs que négatifs. Tout ce qui doit se passer a été écrit. Je ne parle pas que du résultat, mais de tout ce qui va avec. La volonté, la détermination et le travail. Notre schéma et notre mode de fonctionnement sont inscrits en nous quand on vient au monde. C’est une vision un peu fataliste, mais je ne cherche pas à savoir pourquoi j’ai fait deuxième à Val d’Isère et ici, pourquoi cela n’a pas marché à Vancouver. C’est comme ça.»

Le double vice-champion du monde de descente ne nourrit aucun regret. Cela d’autant moins que pour lui, sur le plan sportif, ses trois globes de descente représentent plus que l’or mondial ou olympique. «C’est la récompense de la régularité, d’un gros travail de fond et d’un investissement sur toute une année.» Didier Cuche est un homme heureux. Même si la nuit blanche pèse sur ses yeux.