Après l'ivresse d'une médaille de bronze aux Mondiaux d'Are, Didier Cuche pourrait conclure sa meilleure saison avec la plus belle des récompenses: le Globe de cristal de descente et peut-être même, pourquoi pas, le gros Globe récompensant le vainqueur du classement général de la Coupe du monde. A quelques courses du verdict, final, à la veille d'un géant qui pourrait être déterminant, le skieur neuchâtelois s'est confié par téléphone. Il parle ouvertement. Sans langue de bois.

Le Temps: comment est-ce que l'on se sent avec un Globe de cristal de descente quasiment déjà en poche?

Didier Cuche: je me sens bien, mais je dois rester concentré. Pour ne pas faire de bêtise et surtout ne pas me blesser. J'espère réaliser de bonnes courses ces deux prochaines semaines car en dehors du titre en descente, j'ai une chance de me rapprocher du gros Globe (ndlr: du classement général de la Coupe du monde).

- Effectivement, vous n'êtes qu'à 70 points du leader Aksel Lund Svindal, ce n'est rien...

- Mais il faut s'en méfier. Aksel a prouvé aux Mondiaux qu'il était rapide en descente et en géant. En ce qui me concerne, je dois continuer d'être constant. Après, il y a les aléas de chaque course que l'on ne maîtrise pas toujours et qui feront que ce sera possible ou pas.

- Est-ce qu'à quelques épreuves de la fin, on commence à compter les points?

- Oui Forcément. C'est clair que je jette chaque fois un coup d'œil sur ce que font mes rivaux. J'y pense, mais j'essaie de ne pas me focaliser là-dessus, de ne pas me laisser distraire.

- Il y a Svindal, mais aussi Benjamin Raich, deuxième avec 17 points d'avance sur vous. Lequel est le plus dangereux?

- Ils sont aussi dangereux l'un que l'autre. Et ils sont tous les deux devant. C'est à moi de les rattraper en marquant des points. Même si Beni est un peu moins bon en descente, il est capable de bien faire et je pense qu'il va s'aligner sur toutes les courses pour tenter sa chance.

- Le gros Globe pourrait se jouer sur le slalom lors des finales...

- Oui. Mais je ne vais pas disputer le slalom pour autant. Je suis conscient qu'il leur reste dix courses alors que je n'en ai plus que huit. Alors je préfère ne pas faire de spéculations.

- Votre médaille de bronze en géant à Are vous a-t-elle motivé pour cette fin de saison?

- Elle a surtout fait du bien. Mais elle n'a pas changé ma manière d'aborder les courses. Ma saison était déjà réussie à mes yeux avant les Mondiaux et cette médaille a été comme une cerise sur le gâteau.

- Ne vous a-t-elle pas donné confiance en géant, une discipline qui n'est pas celle dans laquelle vous étiez le plus à l'aise cette saison et qui peut faire pencher la balance en vue du gros Globe de cristal?

- Il se trouve que le géant a bien marché pour moi aux Mondiaux. J'espère que cela va continuer, mais cela reste une discipline particulièrement difficile à maîtriser. La concurrence y est rude. En ce moment, je me sens bien, mais rien n'est gagné. Il faudra aussi un peu de réussite.

- Lors de la descente de Garmisch, le vendredi, la qualité de la neige due à la douceur a franchement pénalisé les dossards élevés. Au vu des conditions, la Fédération internationale de ski (FIS) n'aurait-elle pas pu inverser l'ordre de départ le lendemain?

- Ce n'est pas prévu dans le règlement. C'est pour cela qu'avec les autres descendeurs du top- ten du classement mondial, nous avons intenté une action auprès de la FIS. Nous n'avons pas fait de propositions concrètes. Nous comprenons qu'il faille garder le suspense le plus longtemps possible pour préserver l'audience, mais nous demandons des courses plus «fair-play». Des courses que les meilleurs puissent parvenir à gagner. Cette année, il est arrivé plusieurs fois que les petits dossards soient favorisés. Même aux Mondiaux. Alors certes, on parle de course d'un jour, mais il n'est pas normal que des athlètes qui sont rapides tout au long de la saison soient autant pénalisés aux Championnats du monde parce qu'ils ont dû partir derrière. Gunther Hujara (ndlr: chef des courses masculines) a dit qu'il avait pris note de nos revendications et que la chose serait débattue lors du prochain congrès de la FIS en avril. Mais on sait tous qu'Hujara est contre tout changement. J'ai peu d'espoir que cela aboutisse à quelque chose. Je suis content que nous ayons pu nous mettre d'accord avec les dix premiers pour contester, mais je ne perdrai pas d'énergie à parler à un mur. Comme souvent dans le sport, il y a des personnes à la FIS qui ne connaissent pas forcément bien le ski, qui défendent des intérêts qui nous échappent et qui ont un poids important dans les décisions.

- Auriez-vous imaginé en début de saison que vous en seriez là, en position de gagner non seulement le Globe de descente, mais d'envisager peut-être celui du classement général?

- Ce serait mentir que de dire oui. Mais quand on passe des heures à s'entraîner en plein été, que l'on se lève et se couche en pensant ski, que l'on se donne à fond en permanence, on est obligé de se fixer des buts élevés, de se dessiner des rêves. Pour avancer. Pour pouvoir se lever avec la rage et l'envie de s'entraîner. Décrocher un Globe, quel qu'il soit, c'était un rêve. Si c'est celui de descente, tant mieux. Il me reste deux courses pour le concrétiser.

- Où puisez-vous cette rage qui vous permet d'être si régulier, d'aller puiser, comme samedi dernier à Garmisch, l'énergie pour décrocher la troisième place malgré des conditions difficiles?

- Depuis le début de la saison, je suis animé par une envie de bien faire. Je suis posé, concentré, dans mon truc, je profite de chaque instant et essaie de me rapprocher du 100% de mes capacités, de ce que j'ai sous les pieds.

- Anja Paerson et Bode Miller insistent sur le plaisir, sur l'autosatisfaction, plus important à leurs yeux que le résultat...

- L'autosatisfaction est logiquement comblée à partir du moment où la performance se rapproche du meilleur temps. Mais l'an dernier, alors que j'en ai bavé, j'ai eu du plaisir même quand le chrono n'était pas bon. Je ne skiais pas mal, mais j'étais sur la retenue avec le frein à main. Si l'on regarde les images de mes courses, on voit à l'œil nu que le plaisir était là. Mais il retombe très vite, comme un soufflé en raison de la pression constante de l'extérieur, des attentes du public et de l'équipe.

- Votre film «Le doute» sera diffusé le 9 mars prochain...

- Ils sont en train de terminer le montage. Il me plaît. Je m'y reconnais. Il faut dire que je connais par cœur ce qui a été filmé même si certaines images m'ont surpris parce que je ne savais pas toujours que Serge-Alain (ndlr: Simasotchi, le réalisateur) était là. Il a apporté une touche personnelle au film qui est sympa. Le message sur le retour de blessure passe bien. On prend conscience de l'investissement physique et psychologique que cela représente, de ces longues phases de doute au cours desquelles on a envie de jeter l'éponge.

- Un mot encore sur la relève du ski suisse...

- C'est très délicat. Il y a un travail de fond qui est fait. Oui on peut parler de relève à propos de Marc Berthod et Daniel Albrecht, mais il faut faire attention qu'ils ne deviennent pas des arbres qui cachent la forêt. Parce qu'ils ne sont pas si jeunes et parce que leurs exploits ne garantissent pas que les années sombres sont derrière nous. Il faut continuer de bosser dur pour surfer sur cette vague-là, mais il faut surtout continuer d'investir en temps et en moyens. L'académie de Brigue est une bonne chose mais elle ne fonctionne pas comme elle devrait. Elle manque encore d'entraîneurs et les infrastructures y sont trop légères. Elle donne bonne conscience à pas mal de monde, mais elle ne permet pas à tous ceux qui le mériteraient d'y être. J'espère qu'elle deviendra bientôt une vraie académie du sport.

«Le doute» de Serge-Alain Simasotchi sera diffusé le 9 mars sur la TSR2 à 20h. Et en vente en DVD sur http://www.ledoute.ch