C’est une descente unique. L’épreuve du Lauberhorn, qui fête cette année ses 80 ans, est longue, très longue. Près de 2’30’’ de course quand les autres épreuves du circuit font en moyenne 1’50’’. Avec son tunnel et ses passages exigus, elle cultive un charme désuet que les diktats de la sécurité érodent au fil des ans. Les sauts sont rabotés, les virages prolongés et certains tronçons élargis. Ce qui fait dire à Bruno Kernen qu’elle a été un peu dénaturée et à Bode Miller qu’elle est édentée.

C’est une descente à part. Surtout dans le cœur des skieurs suisses. Tous rêvent de faire un jour corps avec cette singulière rebelle dont on dit qu’elle s’offre plus volontiers aux chevronnés et aux endurants. Bruno Kernen et Didier Défago sont les derniers héros du cru sur qui elle a jeté son dévolu. «C’est ma plus belle victoire», souffle le Bernois. Ce jour de janvier 2003, il avouait qu’elle avait plus de saveur que son titre de champion du monde de descente. Il pensait que le temps finirait par relativiser ce triomphe en ses terres. Ce n’est pas le cas. «Cela reste mon meilleur souvenir, la victoire qui me touche le plus. C’est une piste de ma région, mais surtout je sortais d’une longue période de blessure. Ce succès a été synonyme de renaissance.»

Didier Défago entretient un rapport différent avec le Lauber­horn depuis ce jour glorieux de janvier 2009 qui le vit monter pour la première fois sur la plus haute marche du podium en descente: «Je l’ai toujours trouvée magique en raison de son décor somptueux, mais je lui trouvais quelque chose de pénible avec ce train qui rend les déplacements plus laborieux. Maintenant qu’elle fait partie de mon palmarès, elle revêt un caractère encore plus singulier.» Le Bernois et le Valaisan ont accepté de décrypter cette complice d’un jour.

Saut Russi

Bruno Kernen: «Les dix premières secondes de course, ça va tout droit. Puis, il y a un grand virage à droite qui ne s’arrête jamais. Le saut lui-même n’a rien de particulier. On décolle de 20 mètres au maximum.»

Didier Défago: «Ce saut est précédé d’une courbe importante qui nous donne de la vitesse. Il faut bien le négocier pour maintenir cette vitesse sur la partie de glisse qui suit.»

Traversenschuss

Kernen: «Juste après cette traverse, il y a deux virages importants sur du plat où l’erreur est interdite.»

Défago: «C’est une partie où il faut garder de la vitesse même si ça tape pas mal.»

Tête de chien

Kernen: «Lorsque tu y arrives la première fois, c’est impressionnant. Le filet est tout près et c’est assez étroit. Pour l’aborder, il faut, en sortie de virage, remettre rapidement les skis bien à plat et prendre le filet comme repère.»

Défago: «Chaque année, ils la font tourner un peu plus pour nous faire freiner. Mais ça reste très impressionnant. On a le sentiment de sauter dans un trou.»

Minschkante

Kernen: «Entre la Tête de chien et la Minschkante, ça accélère. On passe de 70-80 km/h à 110 km/h. Cette année, elle décolle moins que d’habitude. Avant, tu devais déclencher le virage alors que tu étais encore en l’air. Maintenant, tu as le temps de te réceptionner avant de tourner.»

Défago: «C’est une bosse suivie d’une compression que l’on passe à une vitesse élevée. Il faut éviter d’avoir une ligne trop directe pour ne pas se faire tasser derrière.»

Canadian Corner

Kernen: «Un endroit délicat. Il faut optimiser la trajectoire pour emmagasiner de la vitesse pour le Halbweg qui suit. Si tu arrives trop bas, tu perds du temps.»

Défago: «C’est une longue courbe avec une petite compression. Si on est trop direct, on se fait déporter vers le bas et on perd de la vitesse.»

Kernen S

Kernen: «Il faut être à l’écoute de son instinct pour savoir quand déclencher ce virage à 100 km/h. Ils l’ont élargi un peu mais ça reste très étroit. Il porte mon nom parce que c’est là que j’ai fait une terrible chute en 1997 et là que j’étais le plus rapide en 2003.»

Défago: «C’est l’un des passages les plus impressionnants. On y rentre à 100-108 km/h alors que c’est très étroit (entre 3 et 3,5 mètres de large). On n’a absolument pas le droit à l’erreur. Il faut bien le négocier pour ressortir du petit pont qui suit avec un maximum de vitesse. C’est l’un des endroits clés. Si on laisse filer des kilomètres/heure, c’est difficile de les rattraper.»

Wasserstation

Kernen: «C’est l’endroit où les cuisses montrent les premiers signes de fatigue. Et pourtant, on n’est qu’à mi-parcours.»

Défago: «C’est un passage travaillé à l’eau qui tape pas mal.»

Langentrejen

Kernen: «C’est de la glisse pendant 15 secondes suivie de virages de super-G. L’un d’entre eux tourne énormément. Le but étant de nous freiner avant le Hanneggschuss. C’est là que Bode Miller fait la différence les deux années où il gagne.»

Défago: «Il faut bien négocier les deux courbes de super-G pour emmagasiner le maximum de vitesse avant la partie de glisse qui suit. On plonge dans la partie la plus rapide de la descente. Il fait un peu plus sombre. Il faut avoir bien étudié le terrain et savoir où on met les skis car il y a une ou deux petites vagues.»

Hanneggschuss

Kernen: «Tu déboules à 150 km/h. La position du corps est primordiale. Il faut rester compact sinon tu te fais déséquilibrer.»

Défago: «C’est la partie la plus rapide du parcours. Il faut bien tenir ces skis car ça tape un peu.»

Silberhornsprung

Kernen: «Les jambes commencent à brûler. La réception se fait dans une section pas trop raide.»

Défago: «C’est un saut qu’il faut aborder en étant bien sur l’avant. Les jambes commencent à chauffer car on en est déjà à 2’10’’ -2’15’’ de course.»

Trou des Autrichiens

Kernen: «Il y a pas mal de mouvements de terrain. Des petits vagues qu’il faut essayer d’utiliser pour prendre plus de vitesse.»

Défago: «Il y a deux ou trois vagues. Il faut être à l’heure avec la ligne, c’est-à-dire encore bien actif sur ses skis et à l’attaque.»

S final

Kernen: «C’est le passage le plus difficile où tu peux gagner ou perdre la course parce que les jambes sont vides. C’est là que l’expérience paie.»

Défago: «C’est l’autre endroit clé de la course où l’on peut gagner un peu, mais surtout tout perdre. La grosse difficulté à cet endroit-là, c’est la condition physique. Les cuisses brûlent. C’est un combat.»

Schuss final

Kernen: «C’est bien qu’ils aient élargi le S final, mais dommage qu’ils aient abaissé le saut. La descente en perd un peu son âme.»

Défago: «Il a beaucoup évolué ces dernières années. Ça ne saute plus.»