En mars dernier, «Le Temps» a été invité, parmi d’autres médias européens, à rencontrer le sélectionneur de l’équipe de France, en marge d’une conférence de presse. Didier Deschamps s’était montré détendu, enjoué parfois et n’usait pas trop de la langue de bois dont il se sert régulièrement face à la presse française.

«C’est parce que vous me parlez de football, répondit-il à un journaliste italien qui s’étonnait de le trouver transfiguré d’un auditoire à l’autre. En France, on ne me parle que de la polémique X, l’affaire untel, ce qu’a dit tel autre…»

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Ces propos furent rapidement confirmés par un rebondissement dans le cas Karim Benzema. Et l’entretien interrompu près d’une heure pour une séance de crise dans le bureau du président de la Fédération française de football (FFF), Noël Le Graët.

Le Temps: En Suisse, personne n’a oublié le dernier match contre la France. La défaite 2-5 le 20 juin 2014 à Salvador de Bahia, au premier tour de la Coupe du monde au Brésil, reste un traumatisme…

Didier Deschamps: Pour nous, c’est surtout le souvenir d’un match parfaitement négocié. Ce jour-là, nous avons ressenti une énorme satisfaction parce que nous avons appliqué sur le terrain tout ce que nous avions prévu de faire au tableau noir. Croyez-moi, cela n’arrive pas souvent dans la vie d’un entraîneur. Cela n’enlève rien aux qualités de la Suisse, qui reste une très bonne équipe.

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– Vous deviez préparer une compétition à domicile. En avez-vous parlé avec Aimé Jaquet? Avez-vous été marqué par l’un ou l’autre aspect de la préparation de la Coupe du monde 1998?

– Depuis 1998, je suis toujours resté en contact avec Aimé Jacquet, nous avons beaucoup échangé. Maintenant, rien n’est transposable à 100% d’une époque à une autre. Ce n’est ni possible ni souhaitable. Mais j’ai appris et retenu de tout ce que j’ai vécu, de tous les joueurs et techniciens que j’ai côtoyés. Et j’en fais mon profit… adapté à ma personnalité propre.

«Me dire que c’était mon tour, après tant de grands joueurs, est une sensation inoubliable»

– Quels souvenirs gardez-vous de la victoire en Coupe du monde?

– Sur le plan personnel, ma fonction de capitaine m’a offert le privilège d’être le premier à brandir le trophée. Me dire que c’était mon tour, après tant de grands joueurs, est une sensation inoubliable. Aujourd’hui, comme sélectionneur, je me souviens surtout d’une lente et progressive montée en puissance. Au début, nous partions non pas dans l’inconnu mais sans grandes certitudes. Ce n’est qu’à partir des demi-finales que nous nous sommes dit que c’était notre heure.

– La France regorge de joueurs de grand talent, vous avez donc le choix pour composer votre sélection et retenir les profils qui correspondent à votre vision du football. Quelle est-elle?

– Je n’ai rien inventé: avoir la possession du ballon, aller de l’avant. Mais vous savez, les systèmes ne veulent pas dire grand-chose, et d’ailleurs une bonne équipe doit aujourd’hui être capable d’en changer plusieurs fois en cours de match. J’attache plus d’importance aux associations, à la complémentarité entre les joueurs. Aucune équipe n’est meilleure qu’un collectif fort. On l’a vu avec l’Allemagne, où aucun joueur ne ressortait vraiment. Sur le plan individuel, la dernière Coupe du monde a montré que les meilleurs étaient capables d’une grande intensité physique, avec une aptitude à répéter les efforts. La technique fait la différence, mais un joueur international doit d’abord être un grand athlète. Je cherche donc des joueurs ayant ce profil et je m’efforce ensuite de faire travailler les automatismes. Cela prend du temps et un sélectionneur n’en a pas beaucoup. L’Allemagne a travaillé huit ans avant de gagner au Brésil.

«La technique fait la différence, mais un joueur international doit d’abord être un grand athlète»

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– Historiquement, la France a toujours brillé avec un grand meneur de jeu, Raymond Kopa, Michel Platini, Zinédine Zidane. Cela correspond-il selon vous à un trait de caractère français?

– Oui, c’est une réalité que les plus belles périodes du football français ont coïncidé avec l’émergence d’un joueur d’exception. Mais il n’est pas écrit qu’il en sera forcément toujours ainsi! Je crois beaucoup aux vertus d’un collectif fort et de qualité dans lequel il y a toujours des joueurs au-dessus du lot, même s’ils n’ont pas, ou pas encore, le statut d’un Platini ou d’un Zidane. Et des très, très bons joueurs, on en a…

Un temps pour tout

– Comme Paul Pogba?

– On attend beaucoup de lui parce qu’il a des qualités au-dessus de la moyenne. Il fait du mieux possible. Moi, j’attends qu’il soit décisif, mais pas forcément en marquant trois buts par match. C’est dans cette optique que j’ai pu parfois être très dur avec lui.

– Vous passez pour un «chambreur» exceptionnel. Qu’est-ce que cette forme de langage, très spécifique au sport, apporte, selon vous, à une équipe?

– Il ne faut pas tout mélanger. Il y a un temps pour tout. Quand j’ai des choses importantes à dire, je les dis clairement et sans détour. Il n’y a de place, alors, ni pour l’ambiguïté ni pour l’ironie. Mais quand les circonstances le permettent, le ton peut être plus léger et c’est vrai que j’aime bien «chambrer». C’est aussi une manière de faire passer des petits messages, le sourire en plus.