Portrait

Didier Deschamps, cuir épais

Qualifié de «Français moyen» par ses détracteurs, le sélectionneur des Bleus est un pragmatique qui s’intéresse aux petits détails plus qu’aux grands discours

S’il y a un homme actuellement en France qui tient bon la barre, c’est lui! Didier Deschamps, 47 ans, sélectionneur de l’équipe de France contre vents et marées. Ses joueurs disputent vendredi à Saint-Denis contre la Roumanie le match d’ouverture de l’Euro 2016. Un pays schizophrène lui demande de remporter le trophée le 10 juillet mais déploie une activité prodigieuse pour mettre, consciemment ou non, le plus d’obstacles possibles au travers de sa route.

Il y a eu pêle-mêle l’affaire de la sextape de Mathieu Valbuena, les attentats du 13 novembre (la France jouait ce soir-là contre l’Allemagne), la polémique sur son obstination à vouloir sélectionner Karim Benzema, la révélation dans Le Canard enchaîné d’écoutes téléphoniques gênantes datant du temps (2011) où il entraînait l’Olympique de Marseille, la polémique sur la non-sélection de Karim Benzema, des soupçons de «recel d’abus de biens sociaux» lors de son passage en 2012 de l’OM à l’équipe de France, la polémique sur la non-sélection de Hatem Ben Arfa, la suspension pour dopage de son défenseur fétiche Mamadou Sakho, les accusations de racisme lancées par Eric Cantona, les blessures de trois titulaires pour l’Euro, le désaveu de Karim Benzema dans la presse espagnole («Deschamps a cédé à la pression de la France raciste»), les avis non sollicités de divers ministres sur toutes ces questions et pour finir, un tag «Raciste!» sprayé sur la façade de sa maison de Concarneau.

Rien ne l’a atteint réellement, excepté le plus anodin: le graffiti. «On ne touche pas à ma famille!», a grondé Deschamps. Pas étonnant qu’à 47 ans, Didier Deschamps fasse dix ans de plus que son âge. Nous eûmes un aperçu de la vie très mouvementée de l’entraîneur des Bleus un après-midi de mars, au 87 Boulevard de Grenelle, au siège de la Fédération française de football (FFF). Ce jour-là, quelques journalistes étrangers étaient conviés à s’entretenir avec le sélectionneur en marge d’une conférence de presse d’avant-match.

Face à ses compatriotes, Deschamps s’était montré moqueur, ironique, grinçant ou ostensiblement fatigué. Les «Ah je l’attendais, celle-là…» succédaient aux «C’est bien une question de journaliste…». L’homme avait certes le cuir trop épais pour être réellement déstabilisé mais on avait senti l’habile communicant agacé et tendu, l’ambiance un peu pesante. «Deschamps? Mais il était en pleine forme!, rétorqua Vincent Duluc, le spécialiste de l’équipe de France à L’Equipe. Il adore chambrer. A chaque fois, on sait qu’on va y avoir droit, c’est une sorte de jeu entre nous.»

Il n’empêche. Deux étages plus haut, dans la petite salle de réunion qui jouxte son bureau, c’est un tout autre Deschamps que l’on découvrait. Plus relâché, plus sincère et infiniment plus intéressant. Un journaliste italien lui en fit la remarque. «Parce que vous me parlez de football! J’aime parler de mon travail et de ma passion. Les autres ne me parlent que de ce qu’a dit untel, de ce que pense le ministre, ils cherchent un «message» derrière chaque phrase.»

La discussion fut interrompue brutalement. Sur son site internet, le journal Libération venait de révéler qu’une nouvelle affaire judiciaire impliquait Karim Benzema. Didier Deschamps était convoqué dans le bureau du président de la FFF, Noël Le Graët. Il en ressortit une heure plus tard, mais devait partir et promit de répondre par email aux questions des journalistes laissés en plan. Ce qu’il fit. La discussion se prolongea un peu avec son chef de presse, Philippe Tournon. «J’ai connu neuf sélectionneurs, Didier est celui qui me semble le plus naturel à ce poste. Il en maîtrise tous les paramètres et, grâce à son réseau d’informateurs, possède une connaissance encyclopédique du football.»

Bien que qualifié par Cantona de «Français moyen», Didier Deschamps a souvent été en décalage avec ses compatriotes. Au FC Nantes, où il débuta à 17 ans avec Miroslav Blazevic, il n’avait pas la flamboyance du «jeu à la nantaise». Il s’épanouit à la Juventus, le club de la FIAT régi par la règle des trois S (sérieux, simplicité, sobriété). En équipe de France, il fut accueilli par un Michel Platini (alors sélectionneur) goguenard: «De mon temps, tu n’aurais jamais eu ta place au milieu de terrain.» Platini avait plus de considération pour Cantona, qui le rabaissa au rang de «porteur d’eau». Deschamps l’accepta, jamais il ne dit «Je vaux mieux que ça» et ce porteur d’eau se construisit un palmarès supérieur à ceux de Platini et Cantona, qui en conçurent une certaine amertume.

Dans un pays figé dans le combat idéologique, Didier Deschamps se distingue par son pragmatisme. «C’est une qualité essentielle pour un sélectionneur», estime l’entraîneur de Rennes Christian Gourcuff. S’il est vrai que seuls les imbéciles ne changent jamais d’avis, alors Deschamps est supérieurement intelligent. A l’Euro, il se présente avec un meneur de jeu (Dimitri Payet) que tous croyaient «grillé», un défenseur central (Adil Rami) qui l’avait critiqué dix jours plus tôt, un attaquant (André-Pierre Gignac) avec qui il avait eu des problèmes à l’OM. Tactiquement, il n’a pas de religion. On le disait frileux, défensif, il s’apprête à marcher sur l’Euro avec une double ligne d’attaque (les trois titulaires et les trois remplaçants) sans équivalent en Europe. Simplement parce que ce compétiteur forcené ne place rien au-dessus de la victoire.

Le résultat plus que la manière, et avec la manière s’il le faut. A Paris, nous lui avions demandé quelle était sa philosophie de jeu. La question idéale pour se faire mousser mais il déclina l’invitation. «Je n’invente rien: avoir le ballon, aller de l’avant. Mais la complémentarité entre les joueurs est plus importante que le schéma tactique.» Les Français semblent apprécier. Un sondage du Parisien le place comme «l’homme de la situation» pour 82% des Français. Les sondés sont 84% à le trouver «sérieux», 82% à le dire «compétent» et même 74% à l’estimer «sympathique». Indestructible.


Repères

1968: Naissance le 15 octobre à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques)

1985: Débuts en professionnels à 17 ans avec le FC Nantes

1993: Capitaine de l’équipe de l’OM, vainqueur de la Ligue des Champions

1998: Capitaine de l’équipe de France championne du monde

2000: Capitaine de l’équipe de France championne d’Europe. Arrête sa carrière internationale (103 sélections)

2004: Entraîneur de l’AS Monaco, finaliste de la Ligue des Champions

2010: Entraîneur de l’OM, champion de France

2012: Nommé sélectionneur de l’équipe de France

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