La Via Alpina compte parmi les plus grands classiques de la randonnée en Suisse. L’itinéraire s’étire de Vaduz à Montreux, en passant par 14 cols alpins et sept cantons, sur un total de 391 kilomètres (et 24 000 mètres de dénivelé positif) que l’on parcourt généralement en 20 étapes (copieuses). Sauf, bien sûr, si on est l’un des meilleurs spécialistes d’ultra-trail du monde.

Diego Pazos (35 ans) s’élancera ainsi de la capitale du Liechtenstein ce jeudi à 3h du matin, et il entend rallier la Riviera vaudoise avant le coucher du soleil dimanche soir. Cela lui laisse quelque 90 heures pour faire le trajet à un rythme effréné, et sans beaucoup dormir, ce qui est un défi même pour lui: le Vaudois a ses habitudes sur des «balades» deux fois plus courtes.

Avant son départ, «Le Temps» lui a demandé si tout cela était bien raisonnable.

«Le Temps»: Dans quel état se trouve-t-on à l’arrivée d’une course de 170 kilomètres, comme l’Ultra-Trail du Mont-Blanc ou la Diagonale des Fous?

Diego Pazos: Il y a d’abord une émotion très puissante, qui découle du simple fait d’être arrivé au bout, et pendant une ou deux heures, tout va bien. Ensuite arrive une fatigue terrible, qui vous prend tout le corps, pas seulement les muscles. Elle résulte bien sûr de l’intensité de l’effort.

Et donc, cet été, vous avez eu envie de courir deux fois plus longtemps.

C’est même un peu plus que ça, en réalité (rires). J’ai plusieurs motivations. La première est de traverser mon pays, ce que je trouve génial en soi. La seconde est effectivement de partir pour une aventure plus longue, pour me retrouver dans des situations que je ne connais pas, dans une zone où le corps doit trouver des ressources insoupçonnées pour continuer d’avancer. Cette dimension d’exploration introspective caractérise vraiment l’ultra-trail, cette discipline où l’on court plus de dix heures d’affilée, où l’on est amené à passer au moins une nuit dehors. C’est une perspective très particulière: même les spécialistes de l’Ironman terminent leurs épreuves en moins d’une dizaine d’heures.

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Les gens doivent souvent vous demander si vous êtes fou. Alors?

Je dirais plutôt que j’accepte une part d’inconnu, dans la mesure où j’ignore comment mon corps va réagir à un tel défi. Mais je m’entraîne pour me mettre en condition de réussir et j’ai fait beaucoup de reconnaissances du parcours. Et puis il y a le vécu: je n’ai jamais couru aussi longtemps, mais j’ai déjà passé une nuit dehors sur des sentiers.

Vous prévoyez, entre jeudi et dimanche, environ 90 heures d’effort. C’est l’équivalent de deux semaines de travail à plein temps.

Ainsi formulé, cela fait un peu peur, c’est vrai, même à moi. C’est grosso modo trois fois plus que ce que j’ai déjà accompli en une sortie. S’il n’y a pas de blessures ou de pépins physiques sérieux, cela se jouera dans la tête. Il faudra que je sois capable de me fixer des micro-objectifs, de visualiser la performance de manière fractionnée, pas dans sa globalité effrayante. Et les kilomètres vont défiler petit à petit.

Y a-t-il une limite, en temps ou en distance, à ce dont l’être humain est capable dans de telles aventures?

Je ne sais pas. Mon ami Erik Clavery vient de parcourir 900 kilomètres en neuf jours dans les Pyrénées. Je pense qu’il faut bien planifier les choses, prévoir des pauses suffisantes. Moi, mes près de 400 kilomètres me paraissent très longs, mais aux Etats-Unis, certains en avalent 2000 ou 3000 le long des côtes ou en traversant le pays. Il faut se rappeler qu’à l’origine, les êtres humains sont faits pour cueillir et chasser, ce qui impliquait de longs déplacements. Nous ne sommes ni rapides ni puissants, mais nous sommes endurants: c’est notre seul avantage physique par rapport à la plupart des animaux. La sédentarisation nous l’a fait oublier, mais tout le monde est capable de parcourir 40 ou 50 kilomètres à pied.

Nous pourrions donc tous terminer un ultra-trail?

Pas du jour au lendemain, cela demande plus de préparation. Mais sur le principe, oui, c’est à la portée de n’importe qui.

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Par quelles sensations passe-t-on lors d’une telle course?

J’aime bien dire que c’est une métaphore de la vie. Il y a des moments d’euphorie, pendant lesquels on a l’impression de voler. Et puis tout à coup, sans que l’on comprenne pourquoi, l’énergie nous fait défaut, on tombe au fond du trou, avec un petit diablotin qui vient nous susurrer à l’oreille d’abandonner. Mais on persévère et cela va gentiment mieux… De vraies montagnes russes. Le but est de tendre à un certain équilibre, pour rester le plus constant possible dans l’effort. Mais c’est beaucoup plus facile à dire qu’à faire.

Vous ne prévoyez de dormir qu’environ cinq heures entre jeudi et dimanche. Cette privation de sommeil ne représente-t-elle pas un facteur de risque?

Si, bien sûr. D’abord du point de vue de la santé en elle-même: cela implique un stress cardiaque qu’il s’agit de tempérer avec un travail de respiration. Et puis il y a le danger extérieur: on peut perdre en lucidité, tituber, voire s’endormir un peu et alors la chute menace. Pour m’en prémunir, je serai accompagné tout au long du parcours par d’autres coureurs. Ils seront cinq à effectuer entre 100 et 140 kilomètres chacun, de manière à ce que je ne sois jamais seul. Si je pique de l’œil, ils sauront m’arrêter pour que je me repose.

Comment avez-vous établi votre stratégie de sommeil?

En parlant avec d’autres coureurs qui ont l’expérience de ce genre de défis. L’idée est de profiter de la fraîcheur du départ pour parcourir 100 à 120 kilomètres, puis de dormir vingt minutes, et ensuite de faire des siestes de la même durée tous les 40 ou 50 kilomètres. Le but est d’aboutir aussi vite que possible à un sommeil paradoxal, qui permet de bien recharger les batteries, sans laisser aux jambes le temps de se refroidir. Sinon c’est dur de repartir. Mais sur un tel projet, il faut être prêt à s’adapter en fonction de ce qu’il se passe.

On parle de «trail-running», mais prévoyez-vous vraiment de courir de Vaduz à Montreux?

Non. Pour résumer, je vais courir à la descente et au plat, voire sur les faux plats ascendants mais au risque de le payer plus tard, et je marcherai lors des montées raides qui, en l’occurrence, sont nombreuses. Souvent, quand ça grimpe, on est plus rapide en marchant qu’en courant.

Cela vous laisse le temps d’admirer les paysages?

Sur une vraie course, on ne les regarde quasiment pas. Peut-être une ou deux fois en une vingtaine d’heures. Sur mon projet, c’est différent: je ne suis en compétition avec personne. Donc oui, j’aurai le loisir d’apprécier la vue. Je profiterai des plus beaux endroits pour manger une barre énergétique ou pique-niquer.

Mais vous chercherez quand même à battre le meilleur temps connu sur l’itinéraire, soit les 103 heures et 9 minutes du Néerlandais Wouter Berghuijs, non?

Oui, et c’est marrant: il a établi cette marque il y a dix jours à peine, il n’en existait pas de répertoriée jusque-là. Cela dit, dans mon esprit, cette course au temps est très accessoire. Peut-être l’utiliserai-je comme instrument de motivation sur la fin du parcours. Mais l’essentiel, à mes yeux, est d’arriver au bout.

Et après? Le Français Xavier Thévenard vient de traverser la Corse le long du mythique sentier du GR20. A son arrivée, il a déclaré qu’on ne l’y reprendrait plus…

Le risque de saturation existe, forcément. Mais la réaction de Xavier est assez classique: quand on arrive au bout d’un ultra, ou d’un long projet personnel comme celui-la, on se dit «plus jamais», et la semaine suivante, on se surprend à imaginer quel défi on pourrait se lancer l’an prochain. Le corps humain a une capacité assez folle à oublier ce qu’il a enduré pour ne garder que le côté positif du souvenir. Demandez aux femmes qui viennent d’accoucher et qui envisagent une nouvelle grossesse.

Suivre la progression de Vaduz à Montreux de Diego Pazos sur la carte et en photos.