Ce maillot rouge «Peak» est devant, derrière moi depuis un bout de temps. Depuis l'entrée d'Evolène, je crois. Evolène où il faisait mille degrés (au moins) et où le speaker annonçait la victoire du numéro 1. Son vélo a passé la nuit dans la même cave que le mien, à Verbier. Le 1 à côté du 801. Le 1 est un vélo rapide, le 801 un peu moins. C'est un Mondia, la même marque que mon premier «billou», comme on disait voici trente ans. Ce maillot écarlate, dont le propriétaire jurassien déteste les descentes, est donc dans mon secteur. Au bout d'un moment, on est entourés des mêmes maillots (on voit des cous et pas de visages) qui vont et viennent sans les arrêts au ravitaillement. Comme une confrérie: la bande des neuf heures et quart, la bande des onze heures.

Après Eison, j'ai convoqué une réunion plénière de mes fonctions internes, un peu comme la machine humaine de Woody Allen. J'ai mis au chômage le «Département Raison», et muté tous les autres sur «Courage». Le cerveau fonctionne à deux kilomètres/heure, mais c'est encore trop. A Veysonnaz, voici quatre heures, il se sentait madeleine de Proust en traversant la piste de l'Ours, et convoquait les souvenirs de camps de ski d'enfance. Sinon, il se faisait bercer et passer en boucle Zucchero, entendu sur la ligne de départ («Senza una donna»), ou Abba, saisi dans la radio d'un commissaire.

J'ai même pensé à Hamlet, quelque part dans ce sentier de pampa entre Mandelon et Lana, sur lequel il faut monter et descendre du vélo dix fois, vingt fois selon le terrain. Hamlet donc, «Dormir, mourir, rêver peut-être», j'ai un peu envie des trois à la fois. J'ai pensé à ma mère, et ma mère était là, au loin puis tout près. Elle dit: «La descente juste après le virage est raide, fais attention.» Et donc je fais attention. Jamais été aussi fatigué de ma vie, il me semble. Pas autant que ce coureur anglophone au maillot de l'équipe d'Italie couché au bord de la route, ou que ce Tchèque avec qui je discute en passant la Cerise (Cerise, peut-on trouver plus joli nom de village?).

Dans la montée de la Vieille, le «Département Raison» tente le putch et œuvre efficacement pour l'abandon. Il est contre-révolutionné par la présence d'amis au bord de la route. Sauvé. Un maillot sec, une poire, un peu de jambon, et la machine à pédaler se remet en route. Je fais la gueule dans le Pas-de-Lona. C'est le championnat du monde d'escargots, et je tente une attaque par la droite, digne d'une tortue. Je passe au moins deux types, pas mal. N'empêche, quelle connerie d'avoir un vélo si c'est pour le pousser/porter dans une pente quasi à-pic empoussiérée comme le Sahara. Au Basset-de-Lona, le maillot rouge est toujours là, et on pousse nos bécanes en devisant. Je le largue après deux virages de la longue (quinze bornes) descente vers Grimentz (je crois qu'il descend vraiment comme une patate). J'ai pensé au slogan de Nike, va savoir pourquoi, Just do it. Je le fais. Je suis le roi de la montagne.

Descente formidable, de la crème pour les yeux, le lac de Moiry émeraude et adrénaline positive. Dans le raidillon du barrage, je m'étais promis de baisser ma selle pour faciliter, et n'en fais rien, dépassant deux gaillards plus trouillards (ou prudents?) qui poussent leur engin. Passage de la rivière. Se sentir comme un môme, couvert de sel, de crasse, de poussière, de boue et de flotte, et aimer ça. Sauter en rigolant un obstacle rocheux où on était tombés ensemble, Antoine (mon directeur sportif) et moi, dimanche dernier. Penser aux pâtes mangées à cinq heures du mat'à Verbier. Zigzaguer dans les pierres et les trous juste avant Grimentz; un secteur difficile et crevant, qu'il faut passer ni trop vite ni trop lentement («La surlenteur en descente est ton ennemie», proverbe). Dépasser en maestro sept-huit types qui s'écartent en m'entendant arriver.

Puis foncer vers l'arrivée. Se sentir euphorique. Avoir les larmes aux yeux. Faire gaffe quand même. Finir à fond. Passer la ligne quasi en vainqueur, même pas cinq heures après le premier. Entendre ma bonne amie crier «Bravo!»; ma fille de trois semaines ne crie rien, elle ne connaît rien au cyclisme. Entendre le speaker annoncer les derniers au Pas-de-Lona, si loin de Grimentz.