Sa musculature a perdu ses formes d'antan, sa technique n'est plus aussi léchée qu'auparavant, ses ongles ont retrouvé leur dimension naturelle mais son sourire angélique n'a pas pris une ride. A 32 ans, Gail Devers est de retour chez les géantes du sprint et elle n'a plus de temps à perdre. D'ailleurs, elle préfère désormais les rires aux sanglots. «Cette année est synonyme de challenge pour moi, explique-t-elle sagement. Il y a encore trois mois, j'avais une tendinite mais, aujourd'hui, je crois bien qu'il ne s'agit plus que d'un très mauvais souvenir.»

Le mois dernier, aux championnats américains d'Eugene (Oregon), ses tendons ont effectivement tenu bon du début jusqu'à la fin. Résultat: elle s'est adjugé la première place du 100 m haies avant de monter sur la deuxième marche du podium du 100 m, remporté par Inger Miller. Gail Devers pourra ainsi participer aux Mondiaux de Séville (du 21 au 29 août) dans ces deux épreuves. Une éventualité qu'elle n'osait même pas envisager la saison dernière. Depuis les Jeux olympiques d'Atlanta et sa médaille d'or contestée sur 100 m, Gail Devers avait en effet disparu de la circulation. En fait, cette absence s'expliquait par l'épaisseur de son carnet médical: des claquages chroniques, des tendinites en série, une résurgence de ses problèmes de thyroïde et un tendon d'Achille un peu trop fragile. «De mai 1998 à février de cette année, mon corps était à l'arrêt, raconte-t-elle sans amertume. Pendant cette période, je me suis installée à Saint Louis, dans le Missouri, pour essayer de récupérer. J'habitais chez mon ancienne partenaire d'entraînement, Jackie Joyner-Kersee. Et elle a pris soin de moi comme si j'étais son enfant! Je passais mes journées chez le médecin, dans les salles de gym et devant ma télévision pour regarder les matches de base-ball des [Saint Louis] Cardinals. Très sincèrement, j'ai l'impression qu'un ange gardien vole au-dessus de mes épaules en permanence. Mon niveau est encore en deçà de mes objectifs mais tout devrait bientôt s'améliorer. Encore faut-il que mon corps ne me joue plus de mauvais tours…»

Là est bien le problème. Depuis la fin des années 1980, la carrière de Gail Devers n'a été qu'une succession de soucis médicaux. Tout a commencé en 1989 quand elle a appris qu'elle souffrait de la maladie de Graves, un dysfonctionnement de la glande thyroïdienne. A l'époque, bien entendu, cette découverte l'afflige. Elle prend instantanément du poids et envisage même de tout abandonner quand un médecin évoque la possibilité d'une amputation du pied. Trois ans plus tard, elle décroche pourtant la médaille d'or du 100 m aux Jeux olympiques de Barcelone et finit à la cinquième place du 100 m haies. Ses soucis sont oubliés dans l'ivresse olympique. Dès lors, elle est traitée de façon médicamenteuse avec succès. Sa thyroïde n'est pas complètement guérie mais elle peut désormais contrôler sa production d'hormones thyroïdiennes. Le répit est pourtant de courte durée. En 1994, rebelote! Ses ennuis réapparaissent sous la forme de tendinites. Elle s'arrête alors de courir puis reprend petit à petit les entraînements. Et, soudain, en 1995, elle décide d'abandonner le sprint pur. «A cette époque, souligne-t-elle, mon docteur pensait que mes tendons n'étaient pas suffisamment solides pour supporter l'intensité d'un 100 m…» L'année suivante à Atlanta, elle gagne pourtant un deuxième titre olympique sur 100 m devant Merlene Ottey et finit quatrième du 100 m haies.

D'Atlanta à Eugene, elle ne s'est alignée sur aucune compétition d'envergure: trois années de blessures pour une douloureuse traversée du désert. Ses bonnes performances aux championnats américains lui ont donc permis de se libérer. «C'est vrai, concède-t-elle. Depuis les Jeux d'Atlanta, je n'arrivais plus à me surpasser. A Eugene, j'ai retrouvé ces sensations extraordinaires de vitesse et d'invincibilité. J'ai réappris à voler.» Entraînée par Bob Kersee, Gail Devers avait déjà étonné la galerie aux championnats américains indoor, en février dernier, quand elle avait facilement remporté le 60 m. Sprinteuse complète, l'Américaine reste l'une des rares athlètes à pouvoir édicter sa loi sur le plat et sur les haies. Ses records personnels sont d'ailleurs sans appel: 10''82 sur 100 m et 12''46 sur 100 m haies. A Eugene, la Française Marie-José Pérec l'a trouvée «impressionnante».

Mais, afin de mieux préparer les Mondiaux, Gail Devers a décidé d'éviter les grands meetings européens pour tester ses tendons dans des courses de deuxième ordre. En secret, elle avoue ne pas trop penser à Séville car son cœur balance déjà pour Sydney. Aux JO de l'an 2000, elle aimerait bien refaire ses coups de 1992 et 1996. Marion Jones ne l'entend certainement pas de la même oreille mais, avec Gail Devers, rien n'est impossible.