Il y a une dizaine de jours, les supporters du Lausanne-Sport ont appris le transfert d’Andi Zeqiri à Brighton & Hove Albion avec un certain fatalisme: ils savaient bien que le talentueux attaquant de 21 ans finirait par quitter sa ville natale et son club formateur pour tenter sa chance à l’étranger. La Super League est trop petite pour ses plus grands talents. Ils finissent inexorablement par partir.

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En parallèle, certains craignent que le buteur d’origine kosovare tourne également le dos à l’équipe de Suisse. Oui, il porte le maillot rouge à croix blanche depuis la sélection des moins de 15 ans et il est encore de chaque rassemblement avec les moins de 21 ans. Mais il est de ces nombreux binationaux qui peuvent changer de nationalité sportive jusqu’à une première sélection avec les grands.

Il n’en fera vraisemblablement rien. Il restera avec l’équipe de Suisse exactement pour la même raison qu’il a quitté le Championnat de Suisse: c’est dans l’ordre des choses, et dans son propre intérêt.

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Le football helvétique est hanté par les fantômes d’Ivan Rakitic et de Mladen Petric, qui ont fini par préférer la Croatie à la Nati après avoir fait leurs classes internationales aux côtés de Gelson Fernandes et d’Alex Frei. Depuis, un petit soulagement populaire accompagne chaque première apparition d’un double-national avec l’équipe «A»: en voilà un qui ne s’échappera pas.

Le feuilleton de l’été

Andi Zeqiri n’en a de toute évidence pas l’intention. Son agent valaisan Michel Urscheler le dit. L’Association suisse de football, par la voix de son directeur des équipes nationales, Pierluigi Tami, le dit. Et en réalité, depuis des années, à chaque fois que la question lui est posée, le principal intéressé lui-même le dit.

Le doute, pourtant, a longtemps subsisté. Il y a la pudeur compréhensible des déclarations du bonhomme. Le bluff de la fédération kosovare, qui a profité d’une rencontre fortuite entre son président et le footballeur pour publier une photo ouvrant des boulevards aux interprétations les plus hasardeuses. Et puis surtout les propos péremptoires d’Avdi Zeqiri, le père, à la télévision albanaise. «Andi a pris sa décision finale, qui est de représenter le Kosovo. […] Une demande a été envoyée à la FIFA, on attend la réponse.»

Problème: ce n’était pas vrai. Renseignements pris, la FIFA n’avait pas été sollicitée, et pour cause, Andi Zeqiri n’avait pas choisi le Kosovo. C’est son sélectionneur (neuchâtelois), Bernard Challandes, qui a sifflé la fin de la récréation: «J’ai parlé à Andi. Il veut jouer pour la Suisse.»

Le choix… de l’entraîneur

Ce n’est pas étonnant. Le choix d’une nationalité sportive au détriment d’une autre tient moins du cœur que de la raison. L’expérience montre qu’un footballeur privilégie toujours ou presque la sélection qui lui promet de disputer les meilleures compétitions, et qu’il ne se tourne que par défaut vers celle qui n’a que la perspective d’une carrière internationale à lui offrir.

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En 2001, Mladen Petric a choisi une nation demi-finaliste de la dernière Coupe du monde plutôt qu’une équipe qui ne s’y était pas qualifiée. Depuis, les choses ont changé. En 2020, l’équipe de Suisse fait, avec ses participations en série aux plus grands tournois, figure de premier choix dans bien des dilemmes.

Les dirigeants de l’ASF savent que les nombreux binationaux de leurs sélections espoirs choisiront la Nati tant qu’elle aura du succès et qu’elle leur offrira l’environnement le plus professionnel. Il est difficile pour une jeune fédération comme celle du Kosovo, reconnue par l’UEFA en 2016, de s’aligner sur les beaux hôtels en déplacement, les staffs élargis aux petits soins et le suivi des carrières…

Lorsque la photo montrant le président de la fédération kosovare de football et Andi Zeqiri a été publiée, en janvier dernier, le jeune footballeur s’est amusé, dans 24 heures, de la «petite alerte pour la Suisse» que cela avait provoquée. Vladimir Petkovic n’a pas bougé un sourcil. La semaine dernière, il a affirmé qu’il suivait le jeune attaquant attentivement, mais qu’il ne le convoquerait pas dans le but de précipiter son affiliation définitive à la Nati mais uniquement lorsque son heure aura sonné. Ça aussi, c’est dans l’ordre des choses.