Dribbles avec les mots (4/5)

Dissipé: «Le mouvement ultra ressemble au rap underground»

Entre chanter dans les tribunes et rapper sur scène, le Neuchâtelois Dissipé n’a pas choisi. Supporter investi de Xamax et auteur de deux albums, il décrypte les liens qui existent entre ses deux univers d’expression

Les rappeurs adorent le football, les footballeurs raffolent du rap, et entre leurs deux univers se tissent des liens de plus en plus puissants. Et s'il n'y avait pas de grande différence entre une bonne rime et un joli dribble?

Episodes précédents:

Le Neuchâtelois Dissipé a deux passions: le rap et le football. Côté studio, il compte deux albums à son actif (Je garde la tête haute en 2012, Couronne d’épines en 2017) et planche sur un troisième opus. Côté terrain, il se définit comme un supporter ultra de Neuchâtel Xamax. Entre les deux, ce travailleur social de 33 ans construit des ponts en convoquant des références au ballon rond dans ses morceaux, et en voyant de nombreux points communs entre les deux univers.

Le Temps: Vous venez d’enregistrer un morceau intitulé Gattuso. Vous êtes aussi fan du Milan AC?

Dissipé: Au contraire, je suis pour la Juventus! Mais Gennaro Gattuso, c’est un joueur que tu respectes même en tant que supporter d’une autre équipe. C’est un battant, un mec qui va tenir sa place même avec un ligament en moins, un fidèle parmi les fidèles. Aujourd’hui dans le football, tout le monde veut être Neymar, presque plus pour les habits de marque et la coupe de cheveux extravagante que pour le talent. Gattuso, c’est ce que j’appellerais un footballeur «de fond», il ramène de l’âme sur le terrain même s’il peut paraître moins spectaculaire que certains. J’utilise aussi cette référence comme métaphore de mon rapport à la musique: je suis plutôt du genre à bosser dur, mais dans l’ombre.

Il y a quelque chose de particulier entre le football et le rap. Dans l’imaginaire collectif, ce sont deux disciplines proches

Dissipé

C’est facile de parler de football dans un texte de rap?

Pour moi qui combine les deux passions, cela vient de manière instinctive. La musique comme le sport sont des reflets de la vie, les va-et-vient entre les différents domaines se font naturellement.

Ça marcherait aussi bien si vous aimiez, disons… le tennis?

Il y a quelque chose de particulier entre le football et le rap. Dans l’imaginaire collectif, ce sont deux disciplines proches. Elles sont populaires, permettent à n’importe qui de se lancer avec trois fois rien et, vu des milieux précarisés, elles peuvent donner l’impression d’être des moyens de réussir, de s’en sortir. Tu pars de rien, tu performes, tu deviens une star. Mais ce schéma ne concerne que peu d’élus, parmi beaucoup de candidats. Il faut un certain alignement des planètes pour que cela se passe ainsi.

Le lien se situe donc à la source?

Oui. On le voit bien en France: Thierry Henry vient de la même cité que Sinik, les Ulis. Serge Aurier a grandi à Sevran, comme Kaaris. On pourrait continuer un moment. Les gens se connaissent. En Italie, Mario Balotelli est très pote avec certains rappeurs, ils partagent un côté «street», mauvais garçon. Il y a aussi un autre lien, au sommet celui-ci: rappeurs et footballeurs connus sont idolâtrés de la même manière. Drake a beaucoup en commun avec Neymar dans la manière dont il est perçu par le public.

Et entre le mouvement ultra et le rap, existe-t-il des points communs?

Il y en a beaucoup. Le mouvement ultra ressemble au rap underground: il y règne une vision romantique des choses, où il n’est pas question de tout sacrifier sur l’autel des impératifs financiers mais de défendre ses valeurs, ses couleurs. Après, contrairement à l’image qui en est souvent donnée, le milieu ultra est très complexe d’un point de vue sociologique. S’y côtoient des gens de l’extrême gauche à l’extrême droite; des personnes qui écoutent du punk, du rap, du rock; des gens qui vivent de l’aide sociale et des professeurs d’université. C’est très riche.

Jazzy Bazz a écrit le morceau Ultra Parisien en 2016. Quand allez-vous suivre avec Ultra Xamaxien?

Je ne peux pas trop en dire, mais… il se peut que j’aie un projet dans ce sens. Un titre qui mette en évidence le rôle des tribunes. Ultra Parisien, c’est un morceau que j’apprécie car il a le mérite de rappeler que le Paris Saint-Germain a eu une longue histoire avant l’arrivée des dirigeants qataris. C’est bien de se souvenir qu’il y a des supporters qui chantaient quand ce n’était pas Neymar sur le terrain, mais Francis Llacer.

Entre les ultras comme entre les rappeurs, il y a une forme de compétition.

C’est vrai, et cela pousse à donner le meilleur de soi. Nous avons une grosse rivalité avec Sion, par exemple, mais quand les supporters adverses font une bonne prestation, en tribunes, nous le reconnaissons… Même si on ne va pas le dire trop fort, bien sûr! En rap, cet esprit existe aussi. A titre personnel, quand j’entends des mecs très forts, ça me pousse à ne pas dormir. Il s’agit d’une musique avec beaucoup de codes à maîtriser: rimes, flows, écriture. Au final, c’est très technique et il y a un côté énergie, performance à ne pas négliger. Quelque part, le rap est un sport.

Lire aussi une interview de Jazzy Bazz: «Dans un stade, tu ouvres ton esprit»

Un sport qui n’a pas toujours très bonne réputation. Comme les ultras…

Le problème, c’est que les gens peinent à voir les phénomènes dans leur globalité. Ils s’arrêtent aux débordements des ultras – qui existent, je ne dis pas le contraire – comme aux rappeurs qui véhiculent de mauvaises valeurs ou qui ne pensent qu’à leur gueule. Mais derrière, il y a aussi beaucoup de personnes aux intentions pures, en quête de solidarité. Quand Gilbert Facchinetti est décédé, les ultras ont organisé une marche silencieuse en son honneur, et vendu des t-shirts au bénéfice de la fondation qui porte son nom, soit le mouvement junior de Neuchâtel Xamax. Ça, personne n’en parle. Mais quand on craque un fumigène…

Prochain épisode: Aux USA, le rap préfère le basket

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