Football

La diversité unique du vestiaire de football

Paradoxe de l’époque: à l’ère de l’algorithme et de l’entre-soi, le club est l’un des derniers lieux où l’on peut côtoyer toutes les nationalités, toutes les origines, toutes les conditions sociales

Il y a une pièce de théâtre à écrire sur une équipe de football. N’importe laquelle; ce n’est pas le niveau qui importe, mais les gens qui la composent. D’ailleurs, le lieu de l’action n’est pas tant le terrain que le vestiaire. L’échauffement et les 2 fois 45 minutes de match ne constituent en fait que des entractes. L’essentiel se joue lorsque les joueurs arrivent, se changent, se préparent, se concentrent, se reposent, se parlent, se douchent, se rhabillent, s’en vont. La magie du football vit dans le vestiaire.

Une variété d’origines infinie

Un vestiaire est un théâtre et une pièce. Un espace confiné, souvent exigu, sans fenêtre, à demi éclairé et, paradoxalement, un lieu incroyablement ouvert sur le monde. S’y rejoignent tous les métiers, toutes les origines, toutes les nationalités. Lorsque l’arbitre entre pour le «contrôle des passeports» (vérification des licences des joueurs), la variété des origines est infinie: suisses, françaises, italiennes, espagnoles, portugaises, serbes, mexicaines, bretonnes, érythréennes, irlandaises, irakiennes, turques, roumaines, sri-lankaises, dans un groupe d’une trentaine de personnes. Où peut-on trouver une telle diversité? Peut-être dans les salons de l’ONU ou dans les cuisines d’un McDonald’s… Mais dans un vestiaire de football, le délégué du CICR et le vendeur de McDo enfilent le même maillot.

Un lieu de brassage et de mixité

Les bancs sont généralement disposés en U, personne ne se tourne le dos. Vous pouvez trouver assis côte à côte un carrossier, un banquier, un éducateur spécialisé, un postier, un chirurgien, un horloger, un ancien joueur professionnel, un fonctionnaire des impôts, un hôtelier, un informaticien, un prothésiste dentaire, un jardinier. Il y a des vendeurs de téléphones, de médicaments, de voitures, de fruits et légumes. Il y a des employés, des chefs de rayon, de service, de secteur ou de département, des hauts cadres, des indépendants. Certains sortent de grandes universités, d’autres sont juste diplômés de l’école de la vie.

Dans une société où les horaires de travail, les fichiers Contacts des smartphones et les algorithmes qui gèrent les réseaux sociaux favorisent la reproduction sociale et l’entre-soi, c’est l’un des derniers lieux de brassage et de mixité. Cela s’explique par l’immense popularité du football, son langage universel, sa simplicité et sa complexité, qui permettent à chacun de l’appréhender selon sa culture et sa sensibilité. Surtout, jouer au football à l’âge adulte est une réminiscence de l’enfance, qui est la période de la vie où les différences sociales sont les moins nettes. Dans une équipe de juniors E (9-10 ans), le fils du tenancier portugais de la buvette peut jouer avec l’héritier d’une grande famille genevoise.

Le plus efficace des réseaux sociaux

Le montant de la cotisation annuelle et l’équipement reçu du club étant les mêmes pour tous, les différences de salaire, qui peuvent être importantes, ne sont pas déterminantes. Il n’y a pas de sot métier, le vestiaire l’éprouve chaque semaine. Un bruit dans le moteur? Une douleur dans le bas du dos? Un conseil pour sa déclaration d’impôt? Une bonne adresse à Riga? Un électricien au black? Des places pour Paléo? Quelqu’un a la solution. Une équipe de football amateur est le plus efficace des réseaux sociaux.

Le vestiaire ne fait pas de hiérarchie. Ou plutôt: il crée la sienne. Ses critères déterminants ne sont pas la catégorie socioprofessionnelle, le niveau d’études ou le revenu fiscal de référence, ils se fondent sur le talent individuel, le rôle dans l’équipe, l’ancienneté dans le club, la place dans le vestiaire. Les vaincus de la semaine peuvent ainsi devenir les seigneurs du dimanche, le mari effacé se transformer en chef de bande. Celui dont tous envient «le job de rêve» se damnerait pour avoir la moitié de la fluidité technique du fonctionnaire des impôts.

Redistribution des cartes sociales

L’une des choses les plus merveilleuses du football est sa façon de redistribuer les cartes. Il n’est qu’à regarder vivre un vestiaire pour casser tous les clichés. Il y a des Suisses en retard et bordéliques et des Napolitains ponctuels et méticuleux, des Sénégalais tatillons et des Zurichois débonnaires. Il y a ce banquier qui arrive en costard-cravate encore embaumé d’after-shave et qui n’aime rien tant que les matchs durs, physiques, heurtés, où l’on se «chauffe» un peu avec l’avant-centre. Il y a le médiateur social qui la joue un peu perso, l’attaquant sans diplôme qui est d’une vivacité d’esprit – pour ne pas dire d’une intelligence – remarquable et, tout aussi mystérieux et fascinant, l’ouvrier du bâtiment qui manie la balle avec la grâce d’un prince de sang.

Un vestiaire est généralement trop petit. Il oblige à la promiscuité. Il est intime pour le groupe mais impudique pour l’individu. Seules les plaisanteries sont énoncées à voix haute. Les discussions sur les sujets sensibles se font par petits groupes de deux ou trois, jamais à la cantonade. Ce sont principalement des histoires de travail ou de couple. Dans un vestiaire d’hommes âgés entre 30 et 45 ans, il y a ceux qui ont divorcé, celui qui divorce, celui qui se demande si…, celui qui aurait dû, celui qui n’a pas choisi. Le groupe prête généralement une oreille compréhensive à ce mal du siècle, qui peut frapper n’importe lequel d’entre eux. C’est du moins comme cela qu’il est perçu, avec fatalisme, sans jugement sur le fond.

Les trois cloches

La précarité et le chômage prennent également leur dû. Ils frappent indistinctement le livreur et le banquier. Surtout le banquier, ces dernières années. Le vestiaire redevient alors réseau, avec souvent moins d’efficacité. Pour les autres moments clés de la vie, il se cotise, écrit un mot, offre un cadeau. Mariage, naissance, décès. Le grand cycle, les trois cloches, comme dans la chanson.

Même si la pratique sportive est, au niveau amateur, d’abord une pause, la vraie vie pénètre au cœur de l’équipe. Elle travaille le vestiaire, le transforme jusque sous les douches, parce qu’un vestiaire, c’est évidemment la nudité des corps. Certains y acquièrent une réputation ou un surnom évocateur: la poutre, l’anaconda, le baobab. Plus intéressant, les douches sont souvent un lieu d’observation privilégié du corps et de ses mutations. Individuellement, les kilos qui apparaissent ou disparaissent, les muscles qui rebondissent puis s’affaissent correspondent souvent à des phases personnelles, des soucis, une rupture, un nouveau travail.

Tatouages et rasages pubiens

Collectivement, les modes, les codes et les mœurs se font jour. Au fil des années sont apparus les tatouages, d’abord rares et modestes, puis de plus en plus imposants. Ce fut ensuite le tour du rasage pubien, inexistant il y a une vingtaine d’années, presque la norme aujourd’hui sous le double effet de Youporn et de l’hygiénisme. La dernière tendance est (ap)portée par les musulmans, qui gardent leur slip pour se doucher.

Les temps changent et bien sûr cela se répercute sur la vie de l’équipe. On arrive plus tard, on repart plus tôt. Il faut plus de monde pour constituer un groupe sur la durée d’une saison. Il est plus difficile de mobiliser des membres pour donner un coup de main. Le renouvellement se fait plus rapidement. Seules demeurent la diversité unique du vestiaire de football et, à chaque fois, la sensation d’entrer dans un autre monde, qui est peut-être bien le vrai.

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