L’œil du court

Pour Djokovic, Murray et Nadal, les choses sérieuses commencent

La saison de terre battue s’ouvre à Monte-Carlo sans Roger Federer mais avec trois joueurs dont on attend avec impatience de juger le niveau réel, se réjouit Marc Rosset dans sa chronique au «Temps»

La saison de terre battue débute sans Roger Federer et cela nous permet de nous intéresser enfin un peu aux autres. Je vous avoue que je suis un peu dans le flou mais ce n’est pas une sensation désagréable, parce que cela nous promet une tournée très sympa à suivre. Trois joueurs focalisent l’attention: Novak Djokovic, Andy Murray et Rafael Nadal.

Quid des deux premiers? Djoko et Murray s’étaient partagé les titres la saison dernière; jusqu’ici, on ne les a pratiquement pas vus. Il est temps que leur saison débute vraiment, ou sinon ce sera le signe de quelque chose de plus profond… Quel est leur vrai visage? On devrait le savoir bientôt.

Personnellement, j’attends beaucoup de Rafael Nadal. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas été aussi consistant: finale à Melbourne, finale à Acapulco, finale à Miami. S’il n’y a pas de victoire suisse, j’adorerais le voir remporter une dixième fois Roland-Garros. Ça aussi, ce serait phénoménal! Mais s’il veut gagner le «French», il doit encore élever son niveau de jeu et renforcer sa confiance. Il arrive sur sa surface favorite mais jusqu’ici, on l’a parfois vu emprunté tactiquement, notamment face à Federer. Avant, contre Roger, sa stratégie était ultra-claire: il enfonçait le clou côté revers. Il ne se posait pas de question parce qu’il savait qu’il avait l’ascendant. Là, je l’ai vu hésitant, perturbé, comme lorsqu’il jouait Djokovic.

Djokovic, l’énigme

Djokovic, justement. Lui, c’est l’énigme… Autant je peux comprendre le coup de fatigue d’Andy Murray – il a beaucoup joué, il a tout gagné, Wimbledon, JO, Masters, la place de N° 1 mondial –, autant le passage à vide de Djoko commence à durer. Ça va bientôt faire un an qu’il est en décompression, même s’il a accompli de belles choses après sa victoire à Roland-Garros l’an dernier. Ce n’est pas qu’il n’avance plus mais ce n’est quand même plus le rouleau compresseur des deux, trois dernières saisons.

Ces dernières années, Novak Djokovic a assis sa domination sur une rigueur, une discipline et une concentration extrêmes. Son style ne lui permet aucun relâchement. Pour lui, c’est beaucoup plus usant que ça peut l’être pour un Federer. Il doit être à 100% du début à la fin, il n’y a pas d’alternative. Pour le public, il est difficile d’imaginer ce que cela exige en termes de constance et d’implication. On ne s’en rend compte que lorsqu’un Borg explose en plein vol à 25 ans.

Federer peut réussir à Roland-Garros

Une autre manière de prendre conscience du niveau de ces joueurs est de mesurer le gouffre qu’ils ont créé entre eux et les autres. Malgré les défaillances relatives de Djokovic, Murray et Nadal, aucun joueur de la nouvelle génération n’a su en profiter. Où est Zverev qui devait tout casser? Où est le «nouveau Dimitrov» qu’on nous promettait après Melbourne? Kyrgios m’a bien plu, mais j’attends encore de le voir sur la durée. Pour le moment, on en reste aux mêmes noms, sans oublier Stan Wawrinka qui, à part son couac à Miami, a réussi un très bon début de saison. On lui reprochait de ne pas être assez performant dans les tournois Masters 1000, ça ne semble plus être le cas.

Nous saurons le 10 mai si Roger Federer reprendra à Roland-Garros. S’il décide de s’aligner à Paris, je ne pense pas qu’il sera pénalisé par son manque de compétition sur terre battue. D’abord parce que Roger possède un pouvoir d’adaptation phénoménal, et ensuite parce qu’il a tout intérêt à continuer de jouer comme il le fait depuis le début de saison, avec des prises de balle précoces, peu de slices et un tennis d’instinct. Souvent, les attaquants qui veulent jouer leur jeu sur terre battue le font très bien pendant quelques matches puis, au fil des tours et des tournois, commencent à piquer du nez. Ils se mettent malgré eux à penser comme des «terriens» et en oublient leur ADN. Si Federer arrive prêt physiquement et ne se pose pas de question, il peut très bien s’en sortir. Il l’a souvent fait en Coupe Davis, notamment à Lille en finale contre Gasquet.

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