Le projet Godard

Dominic Thiem, un drôle de zèbre

«Le Temps» remonte le tableau de Roland-Garros en partant d’un joueur inconnu, puis de son vainqueur et ainsi de suite. Le parcours du Belge David Goffin s’est arrêté en quart de finale face à l’Autrichien Dominic Thiem (4-6 7-6 6-4 6-1), qui affrontera vendredi Novak Djokovic pour une place en finale

Le projet Godard

En 2007, dans une interview à L’Equipe, Jean-Luc Godard expliquait comment rendre compte au mieux d’un tournoi de tennis: prendre un joueur inconnu qui dispute le premier tour, le suivre jusqu’à ce qu’il perde, puis poursuivre avec son vainqueur, et ainsi de suite jusqu’à la finale. En 2016, Le Temps réalise le projet Godard.

Les histoires d’amour finissent mal, en général. Celle de David Goffin avec l’édition 2016 de Roland-Garros s’est achevée sous la pluie, dans un court Suzanne-Lenglen aux deux-tiers vide, le cœur gros d’un tenace et frustrant sentiment d’inachevé. Le Belge ne partait pas forcément favori de ce quart de finale contre Dominic Thiem, mais il l’était clairement lorsqu’il menait 6-4 5-3, service à suivre. Il l’était encore dans le tie-break de la deuxième manche, où il se procura une balle de set. Il ne la manqua pas vraiment (il avait jusqu’ici converti ses trois premières balles de break) mais il n’osa pas franchement appuyer un revers qui lui aurait permis de mettre définitivement la tête de son adversaire sous l’eau.

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Après, c’est l’histoire mille fois racontée du match qui bascule, du doute qui s’insinue chez l’un, de la confiance qui remonte chez l’autre. «Dans le deuxième set, je ne pensais pas trop gagner ce match, David était meilleur que moi et je ne savais plus trop quoi faire», admettait Thiem en conférence de presse. «Deux sets à zéro, cela aurait sans doute changé le cours du match, imaginait Goffin, qui l’avait précédé. C’est rageant, il y avait largement la place de passer.»

Pressé d’en finir mais appliqué à répondre le mieux possible à chacun, le Liégeois raconta encore ce troisième set, aussi celui des occasions ratées. Il y mena tout le long, réussit un break rapidement mais se fit rejoindre, puis dépasser, sur le fil (6-4). Etrange match, vraiment. «Après avoir autant été devant, se retrouver mené, c’était dur à accepter, reconnaissait David Goffin. Les balles devenaient vraiment lourdes, je n’arrivais plus à lui faire mal.» «Ce n’était pas mes conditions de jeu favorites non plus, rétorquait Dominic Thiem. On est début juin et il faisait 11°.» Le jeune Autrichien parvenait néanmoins à être très efficace au service (74% de points remportés) et à concéder beaucoup moins de fautes directes.

Il finissait assez facilement le travail dans la quatrième manche: 6-1 en 25 minutes. Il n’exultait pas («Le match avait été assez émotionnel comme ça.»), brandissant simplement un point approbateur vers son entraîneur de toujours, Gunter Bresnik. Frustré, David Goffin ramassait rapidement ses affaires et quittait le Lenglen, sans prendre la peine de se retourner.

La déception évacuée, ce premier quart de finale en Grand Chelem restera un très bon moment pour le jeune Belge. Un palier de plus, pour celui qui devrait pointer au 11e rang mondial lundi. «Les chiffres n’ont pas beaucoup de valeurs. Ce qui importe, c’est de progresser.» A côté de la salle de presse, son entraîneur Thierry van Cleemput tentait de positiver. «Cela confirme ce que je répète depuis des mois: sur chaque match, il y a moyen de gagner.» Pour Goffin, cette progression ne pourra être que lente et régulière. Toute sa carrière est ainsi faite: passer un cap, le digérer, passer le suivant.

Dominic Thiem, lui, est capable de brûler les étapes. Il vient d’en franchir trois en deux jours: premier quart de finale en Grand Chelem, première demi-finale, première entrée dans le top 10. A 22 ans, il sera N°7 à la fin du tournoi. Thiem possède l’atout maître: la puissance. «Il a vraiment un bras et une force naturelle supérieure», s’étonne Goffin.

Si le Belge ressemble physiquement à Gilles Simon (qui se targuait d’être le dernier joueur de moins de 70 kilos membre du top 10), Dominic Thiem possède la morphologie – que l’on a dite idéale pour le tennis – d’un Federer (1m85, 82 kg). Il partage également avec le Maître un superbe revers à une main. Comme Federer, il a aussi eu sa période «décoloration capillaire» (lorsqu’il remporta Gstaad en 2015, aux dépends de… David Goffin) mais dégage beaucoup de maturité. Il lui en fallait pour assumer son statut de favori dans ce quart de tableau abandonné par Rafael Nadal.

C’était déjà sa 51e victoire de l’année. Seul Novak Djokovic a gagné plus de matchs en 2016. Les deux hommes sont appelés à s’affronter vendredi en demi-finale sur le court Suzanne-Lenglen. «Ça va être très dur. Mais je suis en bonne forme, je vais faire de mon mieux», assure Dominic Thiem, dont le meilleur souvenir à Roland-Garros demeure à ce jour sa finale dans le tournoi juniors en 2011. «Même si j’ai perdu, cela a été la plus belle expérience et la meilleure prouesse que j’ai jamais enregistrée. Roland-Garros a toujours été le tournoi que je regardais à la télévision.» Indiscutablement, Dominic Thiem vaut bien mieux que l’uniforme zébré que son équipementier fournit à tous ses athlètes.

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