Adversaire du Servette FC au deuxième tour préliminaire de la Ligue Europa, le Stade de Reims retrouve la scène continentale après cinquante-sept ans d’absence. Il en fut pourtant l’un des premiers monuments, comme le rappelle son gardien entre 1957 et 1963, Dominique Colonna.

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«Le Temps»: Qu’avez-vous ressenti en apprenant le retour de Reims en Coupe d’Europe cette année?

Dominique Colonna: Je ne dirais pas que c’est une renaissance, mais un renouveau, oui. Mon cœur bat pour ce club. Pourtant, au départ, j’étais supporter de Marseille (rires). J’ai souvent mon ancien coéquipier Just Fontaine au téléphone, on échange des souvenirs… on est heureux de ce qu’il se passe, bien sûr. Mettez-vous dans la tête que s’il y a des matchs de Coupe d’Europe à Reims, j’y serai!

Quels souvenirs gardez-vous de vos propres années au Stade de Reims, entre 1957 et 1963?

Que des bons souvenirs, parce qu’on a été quatre fois champions de France, avec une participation en Coupe d’Europe assez fréquente. On est souvent allé loin dans la compétition, mais pas assez loin par rapport aux autres. Et quand je dis «les autres», je pense surtout au Real Madrid. Je crois que c’était la meilleure équipe de cette époque.

Qu’est-ce qui vous a motivé à rejoindre Reims?

A l’époque, Reims avait une réputation extra-sportive à laquelle j’étais sensible. Le club a accueilli pas mal de Corses, comme moi. Albert Batteux [l’entraîneur de l’équipe] avait une propriété à Ajaccio. On a souvent dû lui dire «il faut que tu prennes Colonna». Et puis j’avais été champion de France avec Nice, quand même, ce qui était d’ailleurs un petit miracle. Je n’ai donc pas été étonné du tout de voir une demande de Reims, où j’ai trouvé ma place.

La victoire en Coupe d’Europe était-elle alors un objectif?

Je pense que c’était l’objectif du président Germain et de quelques collègues qui lui disaient qu’il fallait aller loin. En plus, on avait un fort soutien populaire, et en étant si proches de Paris, on devenait presque une équipe parisienne.

C’est-à-dire?

On faisait souvent des matchs de Championnat ou de Coupe d’Europe au Parc des Princes. On faisait le plein, c’étaient 45 000, 50 000 spectateurs. En fait, je dis «une équipe parisienne», mais Reims est surtout devenu une équipe française. J’ai le souvenir d’un journal qui titrait «Reims, l’équipe de toute la France». On se sentait non seulement Rémois mais aussi Français.

Vous avez fait partie de cette équipe mythique…

(Il coupe) Mythique avec, surtout, un entraîneur qui respirait le football, Albert Batteux. C’est assez marrant: moi, à l’époque, j’étais le seul à le tutoyer, parce que bon, j’ai quand même joué contre lui, au début des années 1950. Je crois vraiment que tout est lié à lui. Il était entraîneur à 30 ans! Un jour, le président Germain le convoque et lui dit assez brusquement – il était un peu comme ça, le président Germain: «Bébert, tu joues plus!» Il lui répond: «Ah bon, mais qu’est-ce que j’ai fait?» «A partir de demain, tu vas entraîner.»

Il avait donc 30 ans, c’était jeune et c’était rare, même à l’époque, d’avoir un entraîneur de cet âge. Il avait été international, c’était un bon joueur, il comprenait le jeu. Il a même entraîné l’équipe de France. Et ses prises de parole étaient très suivies. Parfois on s’arrêtait dans un café de Reims et il autorisait quelques gars ou quelques journalistes qui le demandaient à assister à sa causerie ou à sa mise en place tactique. On aurait dit un chanteur qui allait passer à la télévision.

Vous arrive-t-il de repenser à la finale contre le Real Madrid, durant laquelle vous aviez notamment arrêté un penalty?

Oui. J’y repense souvent parce que moi, sincèrement, j’ai cru qu’on allait gagner. Il y avait Raymond Kopa en face de nous, mais il n’était pas au top. Mais il y avait d’autres bons joueurs, comme Di Stefano [auteur d’un but ce jour-là]. J’arrête donc ce penalty et je vais voir Di Stefano à la mi-temps pour lui dire en espagnol «aujourd’hui, tu marques pas». Et finalement il a quand même marqué (rires). On le connaissait, on avait l’habitude de l’affronter. En match officiel, mais aussi durant beaucoup d’autres matchs, souvent en Afrique du Nord. On prenait l’avion à Reims, on récupérait au passage une délégation du Real Madrid et on allait jouer soit à Oran, soit à Casablanca. On avait d’immenses liens avec le Real. On a dû faire quatre ou cinq matchs par an comme ça, durant les années 1950.

Lors de votre dernière saison, en 1962-1963, Reims finit deuxième du Championnat de France, et se retrouve quart de finaliste de la Coupe des clubs champions. Mais l’année suivante, en 1964, le club est relégué en deuxième division. Que s’est-il passé?

Déjà, on a eu une série de blessures assez importante, comme Roger Piantoni et surtout Just Fontaine, qui marquait auparavant beaucoup. Puis il y a eu une baisse de tension assez importante et généralisée. Notre équipe commençait à vieillir. C’était la fin d’un cycle. Et certains joueurs commençaient à vouloir soigner leurs fins de saison pour faire de beaux transferts. L’équipe s’est disloquée comme ça.

Vous avez terminé votre carrière juste avant la tempête…

J’avais 35 ans. Je devais prolonger d’un an, mais j’avais passé mon diplôme d’entraîneur. J’ai eu une proposition du Cameroun, pour être sélectionneur, et j’y suis parti. Là-bas, c’était vraiment différent. Je ne pouvais pas trop suivre le football. A l’époque, il n’y avait pas de télévision, juste un peu de radio. C’était un peu coupé de tout.

Lors des années suivantes, le Stade de Reims est parfois retourné en première division mais n’a plus jamais vraiment brillé comme avant…

(Il coupe) Pourtant, les dirigeants sont restés les mêmes. Mais quand on répète tout le temps la même chose, il est certain qu’au bout d’un moment le message a plus de mal à passer. Moi, après mon départ en Afrique, je revenais souvent en Europe en juin, juillet, août, parce que là-bas, c’était la saison des pluies. J’allais souvent à Reims, et je voyais que la décadence s’installait. Déjà, avant mon départ, Albert Batteux avait plus de mal à s’exprimer, il n’avait sûrement plus les pleins pouvoirs et il a dû partir entraîner d’autres clubs. Tout s’est un peu fissuré au tournant des années 1960-1970, même s’ils ont encore eu quelques bons joueurs, comme Carlos Bianchi. Je crois que quand un club caracole en tête il oublie qu’il doit se renouveler. Puis vient ensuite l’envie de faire des transferts assez coûteux, ce qui a aussi précipité la chute du club.

Selon vous, quelle place occupe le Stade de Reims dans l’histoire du football français?

Je crois qu’on aurait pu gagner une Coupe d’Europe. C’est ce qui nous a manqué. Ça a été une grande déception, quand même.

On dirait que cette défaite continue de vous perturber aujourd’hui.

Oui, c’est vrai (soupir). Tout le monde était très déçu. J’insiste, mais Reims était l’équipe de toute la France, tout le monde comptait sur nous. On dépassait les clivages. Je me souviens d’énormément de déplacements où le stade était garni. Partout où on allait, on avait un public qui venait nous voir.

Avez-vous gardé des liens avec le Stade de Reims après avoir quitté le club?

Pas beaucoup. Aujourd’hui, je vais souvent à Paris, j’ai des amis là-bas. J’en profite pour voir quelques matchs à Reims, mais je ne pense pas que les gens attendent spécialement une ancienne idole de l’époque. Ce club est forcément dans mon cœur, avec tout ce qu’on a vécu, les titres de champions de France, les parcours européens. Je pense que les dirigeants n’ont pas eu à se plaindre en tout cas.