Ski alpin

Dominique Gisin et Tina Maze sont liées par l’or olympique

Deux ans après avoir partagé la médaille d’or de descente à Sotchi, Dominique Gisin et Tina Maze racontent ce 12 février 2014 qui a tissé entre elles un lien unique, indéfectible. Emotions intactes

Un jour, peut-être lundi déjà en retournant à l’école, ils se piqueront, à raison, d’avoir disputé une manche de géant avec elles. Et ils pourront le confirmer par ces autographes, ces photos prises fièrement par leurs parents qui leur avaient expliqué avant de venir: «Tu sais, ce sont de grandes championnes, des championnes olympiques!» Ce samedi à Airolo, ils ont tous conscience de côtoyer des skieuses d’exception, certains en sont tout intimidés. Mais aucun des 260 enfants présents lors de ce Kids Ski Day ne peut imaginer la puissance du moment que Dominique Gisin et Tina Maze ont vécu le 12 février 2014.

Sur la piste russe de Rosa Khutor, l’Obwaldienne et la Slovène concluent leur descente à égalité parfaite, au centième près (1’41”57), et montent ensemble sur la plus haute marche du podium des JO de Sotchi. Jamais jusqu’alors dans l’histoire du ski alpin une médaille d’or olympique n’avait été partagée. A chaud, les deux jeunes femmes le répètent aux médias: «La valeur de cette médaille et l’émotion n’en sont pas pour autant divisées. Au contraire, elles sont doublées.»
Deux ans après, cette journée consacrée aux enfants à Airolo leur permet de replonger ensemble dans ces instants magiques, dont elles ont encore les moindres détails en tête. «C’est l’unique fois que j’ai vécu quelque chose d’aussi grand, d’aussi fort. Et pour moi, c’est encore irréel, avoue Dominique Gisin, désormais retirée du cirque blanc. Parfois, j’ai l’impression que ce n’est pas moi, que je parle de quelqu’un d’autre.» En pause cet hiver, Tina Maze a le même sentiment. «Parce que pour réaliser une telle performance, tu repousses tellement tes limites, tu es dans une situation anormale. Or en ce moment, je ne suis pas cette fille-là, qui était dans cet état pour gagner».

Dominique Gisin reprend: «Nous avons des vies différentes maintenant, on ne vit plus ce genre d’émotions…» Maze finit sa phrase: «Mais peu importe: c’était bien toi!» Elles en rient, en sont encore tellement émues.

Une image peut résumer leur double sacre olympique: la main de Tina Maze enlaçant celle de Dominique Gisin au moment de monter sur le podium, dans l’aire d’arrivée de la descente. Un instant de sincérité bouleversant. «J’ai vu que Dominique pleurait tellement, j’ai pensé qu’elle avait besoin de soutien, raconte la Slovène. Moi, sur le moment, je n’ai pas pu. Je pleure maintenant si on me remontre les images. Je suis plus émotive qu’avant, où je me contrôlais beaucoup. Je devais garder la tête froide, sinon je n’aurais pas pu gagner». «Nous étions dans des situations différentes. Tina sortait d’une saison record (2414 points en Coupe du monde) et là, aux JO, elle skiait chaque jour pour l’or. Dans ce cas, tu ne peux pas t’autoriser à aller dans de telles émotions, parce que ça te coûterait beaucoup trop d’énergie, souligne la skieuse d’Engelberg. Alors que pour moi, cette descente, c’était ma seule réelle chance de médaille».

Au bout d’une carrière truffée de blessures, ayant parfois violemment chuté alors que la médaille (mondiale ou olympique) l’attendait, Dominique Gisin a décroché cet or comme une offrande à son grand-père, alors mourant. «Je l’avais appelé après le combiné où j’ai fini 5e, et c’est la première fois de ma vie que j’ai senti qu’il était déçu. Je savais que la descente était mon ultime chance de lui faire vivre ce bonheur-là. Au départ, fatiguée, je me disais: écoute, ça va être super dur, mais tu dois le faire aussi pour lui. Ça sonne cliché, mais c’est vraiment ça qui m’a poussée. Donc la victoire fut encore plus émouvante». Emotions personnelles, tension d’une course qui met ses nerfs à rude épreuve.

Partie avec le dossard 8, elle doit attendre le passage de toutes les favorites, jusqu’à l’arrivée de la 26e concurrente (Lotte Sejersted, 6e) pour être sûre de la victoire. Avant cela, sa coéquipière Lara Gut (finalement 3e) l’effleure, à 10 centièmes. Anna Fenninger chute. «J’essayais d’envoyer des messages avec ce stupide téléphone russe qu’on nous avait fourni, je ne savais pas comment l’employer. La seule chose que j’arrivais à taper c’était «OMG» (Oh my God! Oh mon Dieu!). J’ai dû l’écrire 10 000 fois…» Puis l’immense Tina Maze, l’athlète qu’elle respecte tant, est arrivée. A égalité. «Quand j’ai franchi la ligne, raconte la Slovène, j’ai réalisé que c’était un chrono gagnant, ex aequo, mais je n’ai pas vu le nom de l’autre fille. A l’écran, il y avait Lara (Gut), alors c’était un peu la confusion. En fait, j’ai vu N°1 et je ne me suis pas préoccupée du reste… Ensuite Dom a couru vers moi et j’ai réalisé que c’était elle.»

«Tu as un feeling avec certaines personnes, et avec d’autres non, poursuit Tina Maze. Je n’aime pas les gens sans relief, qui font les choses comme tout le monde. J’aime les gens spéciaux. Et pour moi, Dominique est spéciale. Ce qu’elle fait, être une athlète, mais aussi une pilote d’avion, et maintenant étudier la physique, c’est spécial. J’ai toujours senti qu’elle était différente. Et moi aussi… Alors, peut-être, que cela nous arrive, ensemble, était-ce écrit? On ne le saura jamais…»

Dominique Gisin ne voit rien de comparable à la magie de ces moments partagés. «C’est si rare dans un sport individuel: tu es là, dans cet instant unique et tu sais que cette personne vit exactement les mêmes émotions que toi (enfin pas exactement car nous avons eu des histoires différentes pour arriver jusqu’à cette médaille). C’est tellement fort. Nous avions toujours eu un bon rapport. Mais depuis ça, nous avons vraiment ce lien qui va durer pour toujours. C’est indestructible.» Une amitié comme un secret partagé.

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