Dominique Wavre reste terré à l'intérieur de son bateau. Aux heures de repas, le navigateur genevois quitte discrètement le bord et s'échappe en Zodiac. A trois jours du départ du Vendée Globe, les skippers engagés dans ce cinquième tour du monde en solitaire sans escale et sans assistance, traqués par un public nombreux, sont contraints de se cacher et de ruser telles des stars hollywoodiennes.

Depuis quelques jours, la ville des Sables d'Olonne, en Vendée, est prise d'assaut. Tous les hôtels affichent complet, les parkings débordent, les rues sont encombrées et l'accès au port est bloqué. Le village de la course ne désemplit pas et la foule, de plus en plus compacte au fil des jours, fait la queue pour accéder au ponton où sont amarrés les vingt monocoques de 60 pieds (18,28 m). Les deux vigiles à l'entrée, engoncés dans leur ciré orange fluorescent, n'en reviennent pas. «A chaque édition, ça augmente!» Depuis l'arrivée des bateaux, ils ont déjà vu défiler plus de 240 000 personnes, et le week-end qui s'annonce va battre tous les records. Au centre de presse aussi la fréquentation est en constante progression avec, cette année, plus de mille journalistes accrédités.

En ce jeudi, les visiteurs doivent redoubler de patience. La fermeture provisoire du ponton – en raison du baptême, par le pilote David Coulthard, du voilier Hugo Boss de l'Anglais Alex Thomson – prolonge l'attente. Peu importe. Certains sont venus de loin pour contempler ces impressionnantes machines, et surtout ces héros des mers qui, dimanche, partiront seuls à l'assaut de la planète et de ses océans en furie. La ferveur des gens impressionne Dominique Wavre: «Qu'il fasse beau comme ces jours-ci ou qu'il pleuve à l'horizontale comme la semaine dernière, ils viennent avec la même assiduité.» Contrairement à celui de certains de ses concurrents, attaché à un «catway» (ponton annexe), le voilier Temenos du Genevois a pignon sur rue. Si certains visiteurs attendent patiemment dans l'espoir que le skipper sorte de son trou afin de lui soutirer un autographe, les plus audacieux n'hésitent pas à frapper à la coque. «Ils sont plus intrusifs qu'il y a quatre ans, estime le Genevois. Le public a changé. Il est plus populaire, moins connaisseur.» «Il s'intéresse aux héros du Vendée Globe, enchaîne Michèle Paret, la compagne de Wavre. On est obligé de fermer les rideaux. Les gens sont touchants, mais s'il commence à signer leurs programmes, il y passe la journée.»

C'est dans le tourbillon étourdissant de ce flux de badauds et de classes d'écoles, auquel s'ajoute le défilé des médias et les nombreux briefings avec les organisateurs (sur la sécurité, la météo et les consignes de départ) que le Genevois et son équipe technique peaufinent les derniers détails. Le soir, Michèle Paret, en tant que contremaître, dresse la répartition des tâches de chacun. «Heureusement, le nombre de pages diminue. Il ne reste plus que des petites bricoles, beaucoup de vérifications. Je passe mes journées à essayer de trouver la faille. C'est un vrai casse-tête», dit-elle avant de monter dans le mât pour un énième contrôle.

Pendant ce temps, son marin, installé sur la banquette de sa table à cartes, point névralgique de sa maison flottante, jongle entre les interviews, les cris de son téléphone portable et les réglages de ses instruments électroniques de bord. L'antre de Temenos est une vraie ruche. «Aujourd'hui, c'est de la folie», confie le Genevois, sans cesse interrompu. Par un préparateur, par son attachée de presse ou par un membre du comité de jauge qui passe plomber le moteur (nldr: les navigateurs n'ont le droit de s'en servir que pour fabriquer de l'électricité, mais pas pour avancer). «Plus ça va et plus j'ai l'impression de faire 36 000 choses à la fois, de m'éparpiller. Car même si c'est Michèle qui coordonne, je suis obligé de garder un œil sur ce qui se fait pour ne pas perdre du temps ensuite à chercher les choses lorsque je serai en mer.» Ces jours-ci, son esprit fait de la gymnastique. «Je commence à avoir un cerveau féminin, capable de penser à deux choses en même temps.»

Grâce à l'obligeance d'amis fidèles et du groupe de soutien venu de Genève pour filer un coup de main et s'occuper des tâches annexes, comme les petites courses de dernière minute, l'équipe technique a pu accélérer le rythme.

«Ce soir (ndlr: jeudi), on ferme la boîte à outils, prévient Michèle Paret. Il est important que Dominique se retrouve un peu seul avec son bateau car pour l'instant, il le partage avec beaucoup de monde.» Vendredi et samedi, il se concentrera sur sa navigation pendant qu'elle assurera le rangement de ses effets personnels: bouquins, DVD, trousse de toilette. «Je m'occuperai aussi de la caisse des cadeaux. Plein de gens en ont donné, mais il faut que je m'arrange pour qu'il ne tombe pas dessus. Je le connais, il serait capable de les ouvrir avant Noël.»

Comme à chaque départ, Dominique Wavre a besoin de s'immerger lentement dans sa course, plusieurs jours avant le coup de canon. Malgré l'agitation environnante, il y parvient. «Je le sens s'éloigner. Les regards complices à mon égard se font plus rares. Il a de plus en plus les yeux dans le vague. Je sens qu'il m'échappe petit à petit et je ne peux pas le suivre.» Une manière aussi pour lui de se protéger et d'éviter de se noyer dans l'émotion au moment de larguer les amarres.