Il y a huit ans, en 1994, alors qu'il regardait partir son pote Laurent Bourgnon, Stève Ravussin s'était juré d'être un jour, à son tour, au départ de la Route du Rhum à la barre d'une de ces fantastiques machines que sont les trimarans de 60 pieds.

Quatre ans plus tard, en 1998, le Vaudois accomplissait en partie son rêve, en s'élançant à bord d'un ancien trimaran lémanique de 40 pieds quelque peu marinisé. Tout le monde, et surtout les vieux briscards bretons, le prenait pour un fou. Seuls quelques proches, dont Laurent Bourgnon, futur double vainqueur de l'épreuve, croyaient en lui. Sous-estimer Stève Ravussin était mal connaître cette incroyable détermination qui l'anime. Le garçon est un dur à cuire qui a de la suite dans les idées et ne renonce pas facilement.

Preuve: malgré un chemin semé d'embûches, le Vaudois s'alignera dimanche au départ de la septième édition de la Route du Rhum à la barre de Technomarine, l'ancien trimaran du Breton Alain Gautier. Cette fois-ci, Ravussin non seulement joue dans la cour des grands, mais figure parmi les favoris de l'épreuve. Il faut dire que le tandem a un sacré potentiel. Le bateau aussi bien que le bonhomme ont de nombreux milles au compteur et un joli palmarès. Avec, notamment, une victoire dans la Transat Jacques Vabre 2001 (en double du Havre à Salvador de Bahia) pour le skipper, et une deuxième place dans la Route du Rhum 1998 pour sa monture.

«Je suis peut-être trop confiant, mais j'avoue que je la sens bien», raconte Ravussin avec l'authenticité qui le caractérise. Il disait la même chose sur les pontons à la veille du départ de la Transat Jacques Vabre. «J'ai un nouveau jeu de voiles. Mon équipe a fait du super-boulot. Le bateau est prêt. Contrairement à il y a quatre ans, nous ne sommes pas en train de bricoler et de coller les stickers à la dernière minute. C'est nickel, pour l'instant tout va bien.» Après avoir galéré pour trouver des sous et être passé par des baisses de moral, le bonhomme a retrouvé sa bonne humeur et sa «pêche».

Seul désavantage: son petit budget ne lui permet pas de se payer un routeur. Si bien qu'à l'exception des coups de main que va lui donner Laurent Bourgnon, il va devoir se débrouiller seul. Toujours optimiste, il ne s'inquiète pas pour autant: «Maintenant, avec Internet, on a accès à de nombreux fichiers météo.»

Même s'il part pour gagner, Stève Ravussin est conscient que la concurrence est relevée, avec 18 multicoques de 60 pieds. Du jamais-vu. Outre son ex-compagnon de route et de victoire, Franck Cammas, il y a de nombreux favoris. «Lorsque l'on voit tous les bateaux et l'état de préparation, on se dit que tout le monde peut gagner, insiste Ravussin. On verra à l'arrivée. C'est à celui qui tiendra sur la longueur, qui sera le plus en phase avec son bateau et pourra récupérer le mieux. Il s'agira de ne pas griller toutes ses cartouches au début.» Faire sa course sans trop se préoccuper des autres et du classement, telle est sa philosophie. C'était aussi celle de Laurent Bourgnon, il y a quatre ans. Stève Ravussin connaîtra-t-il le même destin glorieux?

Dominique Wavre, de son côté, a goûté à quasiment toutes les grandes épreuves de voile – de la Solitaire du Figaro à la Whitbread, du Tour de France au Vendée Globe en passant par la Coupe de l'America –, mais c'est sa première participation à la Route du Rhum. Le Genevois s'élancera ce samedi à la barre de Téménos, son monocoque de 60 pieds. Le mors aux dents, il est prêt et ravi: «C'est une course magnifique avec un plateau superbe. Il y a vraiment une belle flottille et cela promet une sacrée bagarre!» A quelques exceptions près – comme le Vaudois Bernard Stamm engagé dans Around Alone –, Wavre va retrouver sur cette Route du Rhum ses adversaires du Vendée Globe. La jeune Anglaise Ellen McArthur et son compatriote Mike Golding, le Breton Roland Jourdain dit «Bilou», etc. «Cela prend une allure de revanche», souligne le Genevois, qui reconnaît que la barre est placée haut parce que tout le monde a progressé et que les bateaux ont été optimisés. Le sien possède un nouveau jeu de voiles, taillées pour la navigation au près (vent de face), et a gagné en manœuvrabilité.

Même si les protagonistes sont les mêmes, la course n'a rien à voir. Alors que le Vendée Globe est un marathon au cours duquel il faut préserver le bonhomme et le matériel, la Route du Rhum s'apparente à un long sprint. «Nous allons être le pied au plancher en permanence et nous tirer la bourre. La course va se jouer sur des avaries ou des coups tactiques. Cela va vraiment être une bagarre au coude-à-coude, s'enthousiasme Dominique Wavre. Il va falloir se donner à fond. Contrairement au Vendée Globe, qui se termine en hiver et exige de garder ses forces jusqu'à la fin, cette transat prend fin au soleil. On peut donc se permettre d'arriver épuisé.» Le Genevois avoue d'ailleurs avoir prévu sa tonne de café!

Après un tour du monde et une transat à bord de Téménos, Dominique Wavre a l'avantage de bien connaître son bateau. Il a pu l'expérimenter dans tous les types de temps et se sent très à l'aise. Le Genevois affiche une grande sérénité, malgré la météo qui s'annonce méchante: «Le vent sera modéré le jour du départ, mais en arrivant dans l'Atlantique, on va se prendre une bonne «dégelée». Six mètres de creux sont prévus. Cela va faire souffrir les machines, mais on ne pourra pas se permettre de trop gérer le matériel. Il faudra foncer pour rester au contact des adversaires.» Une avarie constitue la hantise de tous les marins du monde. Mais Wavre estime qu'à ce niveau-là, les skippers de monocoques partent plus sereins que ceux des multicoques.