L’aspect pratique, en ce mercredi d’entraînement, a eu raison d’un choix plus personnel ou gastronomique. Elle est déjà en tenue de navigation lorsqu’elle pousse la porte du restaurant du Club nautique de Versoix, longue chevelure blonde retenue par une queue-de-cheval et sac de voile sur l’épaule. L’un des serveurs s’empresse et s’excuse: «Nous avons un groupe au fond de la salle et je n’ai pas pu vous trouver de table plus à l’écart.» Dona Bertarelli n’est pas du genre à profiter de son rang pour un caprice et elle répond poliment que celle qui nous a été attribuée – néanmoins juste à côté de celle de l’équipage d’Alinghi – ira très bien. Mais, à peine les boissons commandées, Yann Guichard, son tacticien, nous demande de nous déplacer vers une table ronde, plus petite, afin que lui et le reste de l’équipage de Ladycat puisse manger. Pas de problème.

Le temps de saluer ces messieurs et dame d’Alinghi – seul son frère Ernesto manque à l’appel –, nous prenons place. Les mains posées autour d’une tasse de thé vert, elle entame par ce qui nous vaut ce déjeuner, le championnat des catamarans D35 2012, auquel elle participe en tant que skipper et barreuse. Nous sommes mercredi et les premières régates, c’est pour vendredi. «C’est notre sixième année avec Ladycat», lance-elle. Précisant les évolutions survenues en cours de route avec ce projet entièrement féminin au départ. «Ces deux dernières années, c’était devenu compliqué de trouver un équipage stable et régulier. Et, comme j’ai pris la barre et que je devais apprendre, j’ai opté cette saison pour un équipage mixte et professionnel. J’avais envie de progresser, de donner un nouveau souffle au projet.»

Le garçon prend la commande. Ce sera deux menus du jour. C’est par humilité qu’elle a attendu avant de se lancer dans le pilotage de son catamaran. «Je n’aurais pas pu prendre la barre d’entrée de jeu. J’avais déjà fait du multicoque mais uniquement en tant que passagère. Et, avant de lancer Ladycat, j’avais une expérience de la plaisance mais n’avais jamais régaté. Je n’étais pas passée par la filière Optimist, 420, etc. Je devais donc commencer tout en bas et de manière humble.» Lorsqu’elle parle, le regard vert de Dona Bertarelli est soutenu. Miroir de l’intensité des propos et de sa concentration. Le serveur, qui n’osait interrompre, demande s’il peut amener les salades. Elle attaque quelques morceaux de concombre; avale de travers; se reprend avec une gorgée d’eau et poursuit en s’excusant. Sur la genèse de la passion de la voile chez les Bertarelli. «Enfants, on a été exposés à plein de sports différents. Notamment le ski, la voile. Toujours des sports en extérieur. Du bateau, on en faisait depuis tout petits avec mon père, mais c’était de la plaisance. Après Ernesto, lui, est allé à l’école de voile pendant que moi j’allais à l’école de danse. Parce que j’étais une petite fille et qu’il fallait que j’apprenne à jouer du piano et que je fasse de la danse.» Chez elle, la voile est vraiment devenue un centre d’intérêt avec les premiers Bols d’or de son frère en multicoque. «J’ai tout de suite aimé le concept de ces bateaux qui volent et filent sur l’eau; l’adrénaline qu’ils procurent. A force de les regarder, j’ai attrapé le virus et eu envie de participer et d’avoir ma propre équipe.»

C’est Bertrand Cardis, le patron du chantier Decision, alors qu’ils étaient en train de plancher sur la classe des D35, qui lui a dit que ce serait un bateau pour elle, monotype et plus simple à gérer que les précédents Formule 1 du lac. Mais son frère lui a conseillé d’attendre de voir ces catamarans, de naviguer dessus avant de décider. Elle a attendu trois ans que l’occasion se présente, au détour d’une soirée de clôture du Grand Prix Beau-Rivage, où la navigatrice française Karine Fauconnier a lancé un appel. Et là, Ernesto l’a poussée à saisir sa chance. «Il m’a encouragée, m’a prêté son bateau pour trois jours de tests. Mais, quand je lui ai dit que j’étais prête à relever le défi, il s’est fait l’avocat du diable. Il voulait être sûr que c’était ce que je voulais, qu’il y ait un investissement personnel de ma part.»

Tant que Ladycat était composé d’un équipage entièrement féminin, il ne constituait pas une réelle menace pour Alinghi. Mais ne va-t-il pas voir d’un mauvais œil l’arrivée d’une équipe potentiellement susceptible de le battre? Elle ne le pense pas. C’est même lui qui l’aurait poussée rapidement à passer à un équipage d’hommes.

L’entrée a laissé place à un navarin d’agneau accompagné d’un riz sauvage. L’occasion de parler nutrition. S’astreint-elle à un régime particulier comme le font souvent les sportifs de haut niveau? «Il y a un poids total de l’équipage à ne pas dépasser. Une règle à laquelle tiennent les propriétaires. Ça les oblige à garder la ligne car on ne peut pas se permettre de sortir de l’hiver avec quelques kilos en trop. En ce qui me concerne, je suis intolérante au gluten et fais donc attention de ne pas en manger trop. Je vais éviter fondue et pizza une semaine d’entraînement ou de régate. Mais j’essaie de m’alimenter de manière à avoir de l’énergie car c’est un sport assez physique.» D’ailleurs, elle s’impose des heures en salle de gym, comme ses équipiers.

Dona Bertarelli mène sa barque de femme d’affaires – elle dirige notamment le Grand Hotel Park de Gstaad et le Geneva Country Club – et de mère de trois enfants (14, 12 et 9 ans). Elle travaille beau­coup de la maison. «Ça me permet, par exemple, d’organiser le planning d’entraînement de Ladycat, de passer un coup de fil pour planifier la saison d’été de l’hôtel et, la minute d’après, de faire les devoirs avec ma fille qui rentre de l’école.» Dans cet emploi du temps néanmoins chargé, la voile l’occupe trois mois par année. Elle pourrait lui en accorder plus pour se lancer dans d’autres projets que le D35, mais elle n’en ressent pas l’envie. Ni le besoin de se prouver autre chose. «Ça doit passer par le plaisir. Aujourd’hui, il fait un crachin pas possible, il n’y a pas de vent. Il faut être passionné pour enfiler un ciré et aller passer six heures sur l’eau à s’entraîner.»

Elle se définit comme une femme de caractère et d’écoute, exigeante dans le travail mais sans problème d’ego, capable d’admettre ses erreurs et de changer d’avis. «C’est pour ça qu’en voile je fais profil bas face à ceux qui m’entourent et qui ont plus d’expérience que moi.» Avec un frère adoptant une posture protectrice, le terreau familial a favorisé le développement de cette personnalité-là. Elle sourit: «On a des origines italiennes. J’ai toujours été la petite sœur. On a été élevés comme ça et c’est pour ça que la petite sœur a du caractère.»

Le repas se termine, comme il avait commencé, autour d’un thé vert. Le temps d’évoquer encore la notoriété. Qu’elle n’a pas choisie. «Quelque chose que tu ne vis ni bien ni mal. Quand tu as un nom, tu es exposé au quotidien, les gens t’attendent au tournant. Tu es plus facilement jugé. Avec le risque d’une image en décalage avec la réalité. D’où la nécessité de faire les choses bien en respectant certaines valeurs.» Yann Guichard vient lui signifier que l’entraînement l’appelle…

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