Scandale

Ce dopage que le football ne veut pas voir

Les révélations sur le dopage de l'équipe de Russie rappellent au monde du football une réalité qu'il continue de faire semblant d'ignorer. Ce ne sont pourtant pas les cas qui manquent

Le scoop aurait dû horrifier les passionnés de football. Il fait pleurer de rire les réseaux sociaux. Dans son édition du 25 juin, le média britannique Mail on Sunday révèle que l’équipe nationale de Russie a bénéficié d’un programme de dopage organisé lors de la Coupe du monde 2014.

L’information n’a en soi rien de surprenant. Depuis trois ans maintenant, les révélations de «lanceurs d’alerte» se succèdent, dévoilant chaque fois un peu la face sombre d’un sport russe gangrené par le dopage et la corruption. En juillet 2016, 118 des 389 sportifs russes sélectionnés pour les Jeux olympiques de Rio furent ainsi interdits de compétition. Six mois plus tard, le 9 décembre 2016, le rapport final du juriste canadien Richard McLaren concluait à la mise en place en Russie «d’un dopage institutionnalisé entre 2011 et 2015 concernant plus de 1000 sportifs et plus de 30 disciplines». On parlait là de grands champions, d’athlètes habitués des podiums.

L’équipe de Russie de football, elle, n’a plus rien fait de probant depuis une demi-finale de l’Euro 2008. Eliminée au premier tour de la Coupe du monde 2014 (deux nuls, une défaite), éliminée au premier tour de l’Euro 2016 (un nul, deux défaites), éliminée au premier tour de «sa» Coupe des Confédérations (une victoire sur la Nouvelle-Zélande, deux défaites). Et cette équipe-là, qui fait honte aux souvenirs de Yachine, de Blokhine, de Dasaev, de Lobanovski, de Belanov, serait dopée? Alors, oui, les réseaux sociaux se marrent. Et les instances du foot jubilent. Car si dopage il y a, c’est bien la preuve qu’il est inefficace dans le football.

Une insulte à notre intelligence

C’est l’argument massue. Le point Godwin assuré. Même Michel Platini et Sepp Blatter étaient d’accord sur la question. Le football serait trop technique, trop collectif, impliquerait trop de paramètres (les positions en constant mouvement du ballon, de l’adversaire, des partenaires) pour qu’un surcroît de force et de souffle y soit d’un quelconque intérêt.

Cet argumentaire est une insulte à l’intelligence du supporter le plus bas de plafond. Courir plus vite, rester lucide plus longtemps, s’entraîner davantage, récupérer plus rapidement sont des atouts évidemment décisifs de la performance. La seule chose inefficace dans le football, c’est la lutte antidopage. Zéro contrôle positif lors de la dernière Coupe du monde, zéro lors de la précédente en 2010, zéro dans celle d’avant en 2006. Et ainsi de suite jusqu’en 1994. Le dernier cas de dopage avéré, c’est Diego Maradona lors de la World Cup aux Etats-Unis. Et encore, l’affaire sentait le règlement de comptes…

Le sport-roi, celui où il y a le plus d’enjeux, le plus de concurrence et le plus d’argent, serait miraculeusement épargné par le dopage? A d’autres. Mais quand on ne cherche pas, on ne trouve pas.

Piqûres dans les fesses

Pourtant, depuis des décennies, des affaires sortent. Des joueurs parlent. Des grands noms souvent. En Allemagne, Franz Beckenbauer a raconté en 1976 à Stern qu’il se faisait injecter son propre sang, comme les coureurs de fond finnois. Dix ans plus tard, Harald Schumacher admettait dans son livre Coup de sifflet (1987) que la Mannschaft des années 1980 usait de l’éphédrine. En 2012, une étude du Comité olympique allemand a confirmé ce que beaucoup savaient: l’équipe de RFA championne du monde en 1954 était dopée. Les héros du «miracle de Berne» recevaient des injections de pervitine et de méthamphétamine. Une autre étude plus récente de la Commission d’évaluation sur la médecine du sport basée à Fribourg a montré «les pratiques dopantes» des clubs de Stuttgart et de Freiburg à la fin des années 1970 et au début des années 1980, à une époque où y jouaient notamment Joachim Löw et Ottmar Hitzfeld.

En France, Eric Cantona, Chris Waddle et Tony Cascarino, ont parlé des mystérieuses piqûres dans les fesses des joueurs de l’OM. Mêmes «piqûres de vitamines» à Nantes à l’époque de José Touré, qui le raconte dans son autobiographie. Passé par les deux clubs, mais aussi par Benfica, Sion et le FC Zurich, l’ancien footballeur français Jean-Jacques Eydelie déclarait en 2006 au magazine L’Equipe avoir rencontré le dopage «dans tous les clubs où j’ai joué, sauf à Bastia. Beaucoup de choses traînaient. On nous donnait des cachetons. C’était de la folie, en particulier autour du Captagon.»

La Juve équipée comme le CHUV

Au début des années 2000, une «épidémie» de contrôles positifs à la nandrolone frappa quelques grands noms: les Néerlandais Jaap Stam, Edgar Davids et Frank De Boer, le Portugais Fernando Couto, l’Espagnol Pep Guardiola. Tous seront blanchis, ou largement dédouanés. C’est souvent le médecin qui paye la facture. Peut-être à raison. En Angleterre, Arsène Wenger s’est offusqué en 2004 que «plusieurs joueurs venus à Arsenal d’autres clubs étrangers présentaient des taux anormalement élevés de globules rouges dans le sang. Le club peut dire au joueur qu’on lui injecte des vitamines et le joueur ne sait pas forcément qu’il s’agit d’autre chose.»

En Italie, l’entraîneur Zdenek Zeman implorait en 1998 que «le football sorte des pharmacies». Il visait sans la nommer la Juventus de Turin, au cœur d’un retentissant procès entre 2002 et 2004, dont il ne restera rien hormis l’expertise de l’hématologue Giuseppe D’Onofrio concluant à «l’utilisation systématique et intensive d’EPO», et l’inventaire de la pharmacie de l’équipe, équivalente à celle d’un hôpital de la taille du CHUV pour traiter 25 jeunes hommes en pleine santé. Les variations des analyses sanguines d’Antonio Conte, l’actuel entraîneur de Chelsea, trahissaient «l’usage quasi certain d’EPO»; celles de Didier Deschamps et Zinedine Zidane étaient très douteuses.

A la même époque, un rapport commandé par le juge Raffaele Guariniello étudiait un corpus de 24 000 anciens footballeurs professionnels italiens et révélait qu’ils sont deux à dix fois plus fréquemment touchés que le reste de la population par le cancer du côlon, du foie, de la thyroïde, la leucémie ou la sclérose. Des maladies mortelles que tentent aujourd'hui encore de dénoncer leurs épouses, les «veuves du calcio». Et là, cela donne nettement moins envie de rire.

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