Polémique

Dopage dans l'athlétisme russe: le laboratoire de Lausanne dans la tourmente

Au lendemain du rapport de la commission d'enquête de l'Agence mondiale antidopage qui l'accuse, le directeur du laboratoire de Lausanne Martial Saugy réagit

Au lendemain des révélations fracassantes de la commission d’enquête de l’Agence mondiale antidopage (AMA) sur le dopage organisé dans l’athlétisme russe, une première sanction est tombée. L’AMA a suspendu l’accréditation du laboratoire antidopage de Moscou. Loin de traquer les tricheurs, ce laboratoire les protégeait (parfois contre paiements) en ne faisant pas son travail d’analyse, en remplaçant un échantillon positif par un autre «propre», en détruisant 1417 échantillons suspects.

Lire: La Russie convaincue de dopage d'Etat

Mais un autre laboratoire est l’object de toutes les spéculations depuis lundi. Le président de la commission d’enquête Dick Pound a pointé du doigt le Laboratoire d’analyse du dopage de Lausanne (LAD), le seul en Suisse accrédité par l’AMA. Il est reproché à cette institution, jusqu’ici réputée pour son efficacité et sa probité, d’avoir détruit 67 échantillons reçus du laboratoire de Moscou. «L’enquête n’a pas permis d’établir que cela avait été fait à dessein mais les explications du laboratoire de Lausanne ne nous ont pas convaincus», a lâché Dick Pound.

Face aux médias

Mardi, le directeur du LAD Martial Saugy a passé sa journée à répondre aux médias. La voix un peu lasse, il s’est défendu sans se sentir accusé. Un peu surpris du fond – quelques inexactitudes émaillent le rapport – et de la forme, les journalistes ont été prévenus de son contenu avant le LAD, pourtant collaborateur régulier de l’AMA. «Il est d’usage dans la communauté scientifique de s’entretenir avec une entité avec laquelle il y a un problème. J’ai été interrogé une fois, c’est tout. Je ne suis pas virulent, je ne suis pas scandalisé; je m’interroge», résume Martial Saugy.

Le rapport laisse entendre que Lausanne a détruit les échantillons suspects en 2015, après la diffusion d’un documentaire accablant de la chaîne ARD sur le dopage en Russie. «La destruction a eu lieu en mars 2013, réfute Martial Saugy. Des échanges d’emails l’attestent. Et ces échantillons ont été détruits après avoir été analysés. Nous avons respecté la procédure.» La commission d’enquête n’est pas d’accord sur ce dernier point. Elle affirme que le laboratoire de Lausanne avait reçu des directives claires pour ne pas détruire ces échantillons. «J’aimerais voir ces «directives claires», répond Martial Saugy. Nous n’avons reçu aucun document écrit dans ce sens. Nous traitons 10 000 échantillons par an, nous en avons plus de 30 000 dans les congélateurs avec chacun des directives précises. On peut nous reprocher un manque de sensibilité, mais j’estime que l’on doit pouvoir discuter avec l’AMA de l’interprétation des faits.»

Il serait vraiment hypocrite de dire que la communauté sportive internationale a découvert le dopage dans le sport russe lundi.

Mardi, le laboratoire de Lausanne a été contacté par l’Association mondiale des laboratoires antidopage (WAADS). L’organisme compte 33 membres, dont le très décrié laboratoire de Moscou. «Il est clair que le laboratoire russe est vraiment sous surveillance depuis longtemps. Nous ne remettons absolument pas sa suspension en cause.» A fin 2013, et le rapport de la commission d’enquête de l’AMA le reconnaît, le laboratoire de Lausanne avait trouvé des traces évidentes de produits dopants dans un échantillon pourtant jugé propre par Moscou. Le LAD avait alors souligné que «aucun laboratoire accrédité n’aurait du manquer la détection». «Il serait vraiment hypocrite de dire que la communauté sportive internationale a découvert le dopage dans le sport russe lundi, souligne Martial Saugy. Le problème global était connu depuis plusieurs années. L’une des difficultés était de savoir quelle était la partie du système qui était corrompue.»

Le spectre de l'affaire Lance Amstrong

Le laboratoire de Lausanne a été fondé en 1990. Accrédité depuis 1991, il comptait six employés et traitait 1500 échantillons en 1992. Aujourd’hui, la structure basée à Epalinges emploie 21 personnes. Elle a été pionnière dans l’implémentation du passeport sanguin. Malgré cela, son équilibre financier reste fragile et les déstabilisations fréquentes.

En 2013, Martial Saugy avait déjà été accusé par l’agence américaine de lutte antidopage (USADA) d’avoir aidé Lance Armstrong à déjouer les contrôles. En 2002, croyant dissuader les tricheurs et agissant à la demande de l’UCI, il avait en effet expliqué au cycliste américain, alors au fait de sa puissance, le fonctionnement de la détection de l’EPO. Le Fribourgeois, qui avait peut-être fait preuve de naïveté à l’époque, avait ensuite été blanchi. «La lutte antidopage sans les laboratoires n’existent pas. Il faut un sens de l’éthique très poussé, on signe beaucoup de papiers, on éduque énormément nos employés dans ce sens, on fait beaucoup de tests internes, à la fois pour tester la méthode et le personnel.»

Des grands laboratoires supra-nationaux seraient plus indépendants, ne dépendraient pas économiquement d’une ou deux fédérations et pourraient travailler pour moins cher

En juin dernier, le coup est venu de l’intérieur, quand Antidoping Suisse lui a préféré le laboratoire de Cologne pour effectuer les contrôles des Championnats d’Europe d’escrime organisés à Montreux. Un manque à gagner important pour Lausanne. «Cologne n’était pas plus cher et pouvait mener une étude en parallèle», justifie Matthias Kamber, le directeur d’Antidoping Suisse. Dans Le Matin Dimanche, Martial Saugy avouait à l’époque que ce genre de décisions menaçait à terme la viabilité économique de son laboratoire.

Les relations ne sont pas idylliques entre les deux acteurs de la lutte antidopage en Suisse. Question de sensibilité et d’approches. Contacté par Le Temps, Matthias Kamber estime que le scandale russe annonce une grande mutation. «Il faut changer le système et aller vers moins de laboratoires mais de plus grande taille. Actuellement, ils sont 20 rien qu’en Europe. On a vu avec le cas du laboratoire de Moscou qu’il était difficile pour des petites entités de s’affranchir des intérêts nationaux. Des grands laboratoires supra-nationaux seraient plus indépendants, ne dépendraient pas économiquement d’une ou deux fédérations et pourraient travailler pour moins cher.» La lutte antidopage est un sport de combat.

Publicité