Polémique

Le dopage, une nouvelle affaire pour le football?

Un médecin britannique aurait, ces six dernières années, prescrit des produits interdits à 150 sportifs, dont des joueurs de Premier League. Un choc, dans un sport qui entretient la légende que le dopage ne sert à rien

Sur les questions de dopage, le Sunday Times est souvent en première ligne. En 2015, le journal britannique a plusieurs fois sorti des informations exclusives concernant notamment l’athlétisme. Ce dimanche, nouveau pavé dans la mare: 150 sportifs de haut niveau se seraient fait prescrire des produits interdits pour améliorer leurs performances par un même médecin londonien, Mark Bonar, âgé de 38 ans. Filmé à son insu par l’hebdomadaire, qui s’appuie sur un athlète jouant le rôle d’un patient, ce spécialiste de la lutte contre le vieillissement fait depuis deux ans l’objet de soupçons selon lesquels il aiderait des sportifs à se doper. «Le fait que certains de mes patients sont des athlètes professionnels est sans importance, se défend Bonar, cité par le Sunday Times. S'ils ont des carences, je vais leur proposer un traitement. Ils sont parfaitement conscients des risques de l'utilisation de ces médicaments dans le sport professionnel, et il est de leur responsabilité de se conformer à la réglementation anti-dopage.»

Il raconte avoir constitué un réseau de «clients secrets» par le bouche-à-oreille. «Je ne fais pas vraiment de publicité, je n’ai pas envie que les médias se penchent là-dessus, vous savez, et me tombent dessus», explique-t-il. Selon le journal dominical, il aurait traité «plus de cent cinquante sportifs britanniques et étrangers avec des substances interdites telles que l’EPO, des stéroïdes et de l’hormone de croissance, et l’amélioration des performances a été phénoménale». Les athlètes concernés? Des cyclistes britanniques ayant participé au Tour de France, des joueurs de tennis, un boxeur, un joueur de cricket… et des footballeurs d’Arsenal, Chelsea et Leicester City, trois formations de Premier League anglaise. Dimanche, elles ont toutes vigoureusement démenti l’implication de certains de leurs joueurs. Le ministre britannique des sports John Whittingdale a, de son côté, demandé l'ouverture d'une enquête indépendante.

Pas de preuve, pas de problème?

Si le football a connu son lot de scandales ces derniers mois avec les affaires de la FIFA, le sport le plus populaire du monde a par contre été épargné par les nombreuses polémiques récentes liées au dopage (athlétisme russe, Meldonium). Le calme avant la tempête? Pas si vite: le Sunday Times ne donne aucun nom et souligne qu’il n’a pas de preuve que Mark Bonar ait collaboré avec ces sportifs, son témoignage en caméra cachée mis à part. Aucun élément ne permet en outre d’affirmer que les clubs concernés sont au courant de quoi que ce soit, ni à quelles substances les athlètes ont eu recours. Pas de nom, pas de date, pas de preuve: pas de problème de dopage dans le football?

C’est en tout cas la version officielle. Sur son site, la FIFA explique procéder à environ 30 000 contrôles anti-dopage chaque année, et se félicite d’un nombre d’échantillons positifs très faible, et même en diminution ces dernières années: 0,42% en 2011, 0,40% en 2012, 0,29% en 2013 et 0,20% en 2014. Cette année-là, 31 242 tests ont été effectués pour 61 cas de violation des règles. La Fédération se prévaut par ailleurs d’avoir été l’une des première instances dirigeantes du sport à s’être engagée contre le dopage (dès 1966) et d’y consacrer environ 30 millions de francs chaque année.

Pas de dopage au Brésil

De fait, les cas de grands footballeurs convaincus de dopage sont plutôt rares. En Coupe du monde, il faut remonter en 1994 pour trouver la trace d’un joueur contrôlé positif, en l’occurrence Diego Maradona aux Etats-Unis. Au Brésil en 2014, les 736 contrôles pratiqués n’ont rien donné.

Le football peut capitaliser depuis longtemps sur une vieille croyance très répandue, selon laquelle le dopage n’y serait d'aucune utilité. L’argumentaire est limpide: contrairement à l’athlétisme ou au cyclisme, qui ne sont que des affaires de muscles dont on peut chercher à optimiser le fonctionnement en ayant recours à des produits interdits, le football est d’abord un jeu technique. Aucune substance ne permet de tirer un coup franc dans la lucarne ou de réussir un petit pont. «Il n’existe aucun produit capable de faire d’un mauvais joueur un bon joueur et d’un bon joueur un grand joueur», synthétisait en 2004 Sepp Blatter, alors président de la FIFA.

C’est évidemment faux: la fraîcheur physique joue un rôle capital sur un terrain de foot, au même titre que la récupération sur la longueur d’une saison. Mais cette vision des choses a eu un impact jusque dans l’organisation de la lutte antidopage. Lors du Mondial allemand en 2006, aucun contrôle sanguin n’a été effectué pour déceler d’éventuelles transfusions sanguines. «Nous considérons la probabilité de cette pratique dans le football tellement faible que ce serait une perte de temps, d’argent et d’énergie», expliquait alors au journal Le Monde Jiri Dvorak, le médecin chef de la FIFA.

Difficile à croire

La rhétorique a toutefois ses limites. Différents sondages montrent que le public ne croit pas à l’absence de dopage dans le football, et certains acteurs n’hésitent pas à briser l’omerta. «En 30 ans de carrière, je n'ai jamais vu un seul de mes joueurs s'injecter un produit qui puisse améliorer ses performances, déclarait Arsène Wenger, manager d’Arsenal, en novembre 2015. Je ne leur en ai jamais donné non plus. En revanche, j'ai déjà joué contre beaucoup d'équipes qui n'étaient pas dans cet état d'esprit. Honnêtement, je pense que nous ne faisons pas assez de tests concernant le dopage. C'est vraiment difficile pour moi de croire que vous avez 740 joueurs à la Coupe du monde et qu'il n'y a aucun problème.»

Auteur du livre «Dopage dans le football: la loi du silence» en 2010, le médecin du sport français Jean-Pierre de Mondenard dénonce régulièrement un sport où il n’y a pas assez de contrôles, où ils sont inefficaces et où – comme dans les autres disciplines – il y a un problème indépassable: «Ce sont les fédérations elles-mêmes qui sont chargées de lutter contre le fléau du dopage. C'est impossible! Connaissez-vous un PDG délégué syndical? Eh bien dans le football, c'est ce qui se passe», expliquait-il en 2010 au journal Le Monde.

En septembre dernier, l’ARD et le Sunday Times allumaient un premier incendie en publiant les résultats de l’enquête la plus chère jamais réalisée sur le dopage dans le football. Ils montraient que 7,7% des échantillons d’urine des joueurs de grandes écuries européennes évoluant en Ligue des champions entre 2008 et 2013 présentaient des taux anormalement hauts en testostérone. «Cette étude ne présente pas de preuve formelle de dopage», avait vite répondu l’UEFA. Des preuves, il n’y en a pas non plus dans le témoignage révélé ce dimanche. Mais la problématique du dopage semble se rapprocher des terrains de football.

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