L'homme a la mémoire courte, on le sait. Le temps passe et efface douleurs et chagrins, amertume et rancœurs. Après une semaine de Giro, ce concept est on ne peut plus vrai dans le cas de Marco Pantani. Ses 343 jours de tourments avant le départ, ses hésitations, ses angoisses – que nous vivions par le filtre déformant de son entourage – semblent s'être évaporés au soleil des côtes calabraises et ioniques. Un œil non exercé jurerait que Marco n'a jamais quitté le peloton et qu'il a beaucoup plus de jours de course que deux étapes du Tour de Valence depuis ce fameux 5 juin 1999. Oui, l'aube tragique de Madonna Di Campiglio paraît ne jamais avoir existé.

Pantani est attendu comme le Messie au village départ, comme l'Archange dont le fin vêtement blanc n'aurait jamais été taché par le scandale. Les journalistes jouent des coudes pour placer leur micro sous son nez et lui, avec un air suffisant, accepte de prononcer quel-ques mots à ceux qui l'enterraient il y a peu.

Il y a des relents de revanche dans la participation de Pantani au Tour d'Italie. Lors du prologue, un doute a assailli les «suiveurs»: 174e sur 180, Pantani ne serait-il donc venu que pour empocher les 2,5 millions de francs suisses promis par les sponsors et les organisateurs pour s'assurer sa présence? Non. Le vainqueur du Tour de France 1998 est trop orgueilleux pour cela. Il s'est présenté au départ dans une excellente condition physique et sa modeste performance le premier jour est à attribuer à un saut de chaîne dans les derniers hectomètres ainsi qu'à une prise de risque mineure sur les «Sampietrini», les pavés du cœur de Rome.

Pantani ne laisse pas indifférent, son nom apparaît toujours en tête de page parce que le public n'a d'yeux que pour lui. «C'è Pantani!», «Pantani est là!» est le refrain qui berce la caravane depuis le départ. Alors il faut rendre à Pantani ce qui est à Pantani: son incroyable popularité. Ce que le reste du peloton a eu du mal à accepter. En effet, quelques heures après avoir quitté la place Saint-Pierre, une mini-contestation a pris naissance parmi les coureurs du Giro dont les revendications sont arrivées jusqu'en

salle de presse par la voix de Mario Cipollini: «Il faudrait que les journalistes arrêtent un peu de réduire cette épreuve à la seule présence de Pantani. Il y a d'autres favoris qui aimeraient que l'on parle d'eux.» Même lorsqu'il n'attaque pas en montagne, Marco réussit à fragmenter le peloton...

Passons sur le mécontentement collectif que la caisse d'écho déformante des médias italiens a amplifié pour masquer le vide sportif de ce début de Giro. Néanmoins, Pantani n'a pas eu besoin des polémiques pour se signaler. Dès les premières étapes, son équipe a pris en main la course lorsqu'il le fallait. Lors du déluge de Maddaloni par exemple, afin de placer leur capitaine dans les premières positions, à l'abri du vent et des chutes. Même un néophyte du cyclisme devine que le coup de pédales du grimpeur italien est celui des meilleurs jours. Marco lui-même l'avoue: «Je sens de plus en plus la course.» Paolo Savoldelli, deuxième l'an dernier, a confirmé l'impression générale: «Je l'ai observé pendant l'effort, expliquait le Bergamasque, il n'est pas venu pour participer mais pour gagner!»

On aurait aimé s'enthousiasmer devant ce retour, devant cette

volonté qu'il convient de saluer.

Cependant, admettre qu'après presque un an d'absence des compétitions officielles, Marco Pantani soit désigné comme un possible vainqueur du Giro est un affront lancé aux éducateurs du monde entier qui enseignent que pour acquérir le rythme de course, il faut – excusez le pléonasme – courir. Si Pantani devait confirmer dans les montagnes ce qu'il a laissé entrevoir jusqu'à présent, les fondamentaux du sport seraient bouleversés. Même le grand Eddy Merckx se déclarait surpris d'une telle prestance.

Un épisode durant l'étape de Peschici a permis de comprendre quel est le véritable état d'âme de Pantani, au-delà des sourires de circonstance. Bloqué par une chute, il n'a pas du tout apprécié que son ex-coéquipier Roberto Conti en profite pour accélérer en tête du peloton. Le Romagnol est remonté jusqu'à lui et, en véritable patron, à grand renfort de gestes démonstratifs, s'est expliqué avec Conti. «Je te le ferai payer», lui a-t-il crié. Autrement dit, Pantani est nerveux. A l'arrivée, Conti ne semblait en rien intimidé: «Je ne savais pas que Marco était tombé. De toute façon, il pense ce qu'il veut, je m'en moque.» Peut-être le seul signe que, dans le peloton, vis-à-vis de Pantani, rien n'est plus comme avant.