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Dorian Girod, enfant de la balle

Son sport est confidentiel, sa copine l'a quitté parce qu'il est souvent absent. Mais il aime le tennis de table. Il est le meilleur en Suisse.

A 11 ans, les gosses rêvent en général de faire un selfie avec Léo Messi ou de saisir au vol un serre-poignet balancé par Roger Federer. Au même âge, lui avait pour idole le Suédois Jan-Ove Waldner (50 ans aujourd'hui), inconnu pour le commun des enfants, «le Mozart du tennis de table, le pongiste parfait» annonce fièrement Dorian Girod. «Et j'ai eu l'incroyable chance de jouer contre lui, raconte-t-il. C'était en 2011, j'étais à Stockholm en stage de la Fédération internationale de tennis de table et un jour il est venu comme ça, sans prévenir, échanger des balles avec chacun d'entre nous».

Dorian Girod a désormais 15 ans. Jeune homme de son époque, connecté, très réseau social, à l'aise avec les mots et les autres, qui rembarre son père s'il ne le laisse pas assez s'exprimer. Mais un garçon un peu différent. A 11 ans, le Genevois était champion de Suisse en simple, double, double mixte. Il a réitéré ce triple exploit cette année à Port, près de Bienne. Le meilleur de sa génération, à chaque fois. Un passionné de la petite balle. «Quand je me réveille le matin, j'ai hâte d'être à l’entraînement» dit-il.

Je n'avais aucune pression, on ne me connaissait pas, on n'attendait rien de moi, les matchs se sont enchaînés et j'ai tout gagné

Il est tombé sur la table quand il était petit, dès 8 ans. Papa jouait au ZZ Lancy (zz pour zizanie car au commencement le club affronta des zones de turbulences), l'un des clubs phare du canton. Dorian a pris une raquette «juste pour essayer», ne l'a plus lâchée. Il laisse alors tomber le foot, le basket et joue une fois par semaine.

Gros potentiel, énorme passion

Alexandre Betemps, qui dirige à l'époque les entraînements, voit qu'il y a là «beaucoup de potentiel et surtout une passion énorme pour ce sport». Trois années plus tard, Dorian se présente aux championnats nationaux de son âge avec les résultats que l'on sait. «Je n'avais aucune pression, on ne me connaissait pas, on n'attendait rien de moi, les matchs se sont enchaînés et j'ai tout gagné» résume-t-il.

Un Genevois champion national, il y en a peu, tous sports et âges confondus. Mais un seul article de presse a fait écho de ses résultats. «C'était dans le Lancéen» se souvient Dorian. Raison de ce peu de relais médiatique: le tennis de table demeure confidentiel alors que le loisir (le ping-pong) est très populaire.

Trois heure d'entraînement par jour

En Chine, c'est le sport numéro un (sept millions de licenciés) et les meilleurs joueurs sont millionnaires. Idem au Japon, en Corée du Sud. En Allemagne, en Suède, en Grande-Bretagne, plus récemment au Portugal, les nombres de licenciés dépassent souvent les 200 000. C'est le cas de la France où ce sport est classé à la 11e place parmi les Fédérations olympiques.

«En Suisse, on recense 300 clubs et 5 800 licenciés dont 650 à Genève, le canton qui possède le plus de compétiteurs» indiquait cet été au Temps Jean-Pascal Stancu, à la tête de la Fédération suisse de tennis de table. Le vivier étant limité, le niveau est modeste (30e rang mondial, 22e européen).

Pas de quoi décourager Dorian. Ce constat décuplerait au contraire son envie de faire connaître ce sport physiquement exigeant, qui rince l’athlète, à la haute technicité «et qui est une totale éclate quant il est joué à un certain niveau». Dorian s'est donné les moyens de continuer à progresser. Trois heures d’entraînement par jour (sauf le mardi, jour de relâche), les stages, les compétitions le samedi en Ligue nationale B (avec des adultes) qui l'emmènent à Zurich, Lucerne, Neuhausen, les championnats européens et les open avec l'équipe nationale suisse en Italie, Hongrie, Slovaquie, Autriche, France.

Les gens ne connaissent rien au tennis de table, ils pensent que c'est aussi rapide que la pétanque mais quand je leur montre mes vidéos ils sont très impressionnés

Il est en sport-études avec des horaires aménagés au collège de Staël. Là-bas, il a sa photo accrochée en grand dans un couloir et des dizaines de coupes et médailles exposées. Risque d'avoir la grosse tête ? «Pas de quoi, les autres ne connaissent rien au tennis de table, ils pensent que c'est aussi rapide que la pétanque mais quand je leur montre mes vidéos ils sont très impressionnés».

Lui demander gentiment ceci: «Ce sport n'est pas des plus sexy, le meilleur jeune tennisman ou hockeyeur suisse doit avoir ses fans, beaucoup d'amies ... et le pongiste ?». Dorian: «Je me moque de tout ça, j'ai du plaisir à jouer. J'avais une copine, elle ne m'a pas quitté parce que je suis pongiste mais parce que je suis souvent absent, elle ne me voyait pas assez».

Yiannis, son père, qui veille à ce que les résultats scolaires soient aussi bons que les sportifs, confie en souriant: «Dorian est un SDF, il travaille là où il peut, dans le vestiaire après l’entraînement, dans les cafétérias, dans une voiture quand il va à Rapperswil».

Son objectif? Le top 50 européen

L'avenir? Il veut être professeur de sport tout en devenant au fil du temps athlète de haut niveau. Intégrer par exemple le top 50 des pongistes européens. Le canton de Genève l'aide (2000F par an), le ZZ Lancy, club le plus formateur du canton, aussi (achat du matériel et mise à disposition de son entraîneur Anthony Doldo) ainsi que l'Institut du tennis de table genevois, qui vient d'être créé. Un site Internet qui lui sera dédié est en fabrication pour attirer entre autres des sponsors.

Mais l'on ne gagne pas sa vie en tapant dans une balle, même mieux que les autres. A moins d'être Chinois ou Sud-Coréen. A moins aussi de devenir un mercenaire. Cela se fait désormais: des joueurs anglais prennent un vol low-cost le vendredi soir, jouent le samedi pour un club suisse de l'élite, rentrent le dimanche. Des Suisses se rendent de la même façon en Suède ou en France. Dorian ne pense pas encore à cela même s'il trouve le championnat français «très intéressant».

Son prochain défi sera relevé puisqu'il basculera en 2016 dans la catégorie des moins de 18 ans, la plupart de ses adversaires seront plus âgés. Il met tous les atouts de son côté en pratiquant notamment la sophrologie. «Je m'énerve trop en match, cela déconcentre» reconnaît-il. Il apprend aussi en visionnant les matchs des meilleurs pongistes mondiaux sur Eurosport 2. «J'ai une application sur mon Natel qui me permet de revoir ces matchs diffusés trop tard pour moi le soir». Dorian se couche en effet tôt, on comprend pourquoi.


Profil

2000: naissance à Genève

2008: premiers échanges au ZZ Lancy

2009: blessure au dos, un mois d'hôpital, quatre mois sans jouer

2011: champion de Suisse en simple, double, double mixte

2015: à nouveau triple champion de Suisse

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