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Pour la première fois, en 2000, lors des JO de Sydney, les deux Corées défilent ensemble, sous la même bannière.
© ERIC FEFERBERG/AFP PHOTO

Olympisme

La douce illusion de la paix par le sport

A l'approche des Jeux d'hiver, les deux Corées ont renoué le dialogue et le Nord enverra une délégation à PyeongChang, au Sud, en février. L'histoire montre toutefois que la diplomatie par le sport n'est pas sans limite

Et si les Jeux olympiques réconciliaient les deux Corées? Le Sud, qui s’évertue à vouloir faire de PyeongChang 2018 les «Olympiades de la paix», en rêve depuis longtemps. Le Nord vient de faire un pas dans sa direction. Pour la première fois depuis décembre 2015, des représentants des deux parties de la péninsule se sont rencontrés mardi au cœur de la zone démilitarisée qui les sépare. La Corée du Nord a profité de l’occasion pour confirmer son intention d’envoyer officiels, athlètes et supporters aux Jeux de PyeongChang, qui se dérouleront du 9 au 25 février prochain.

Lire aussi notre éditorial: Maintenir la flamme entre les Corées

Les vœux de Kim Jong-un

C’est bien la perspective de l’événement qui a conduit les frères ennemis à s’asseoir autour de la même table. Au premier jour de l’an, les vœux de Kim Jong-un avaient surpris le monde quand il a dit l’espoir «sincère» de voir les Jeux olympiques de PyeongChang «menés à bien», et le projet d’y envoyer une délégation. Les tensions des derniers mois et le boycott, par son pays, des derniers JO organisés chez son voisin (à Séoul en 1988) ne laissaient pas présager une main ainsi tendue, mais la Corée du Sud s’est empressée de la saisir en proposant des discussions.

Mardi, en plus de parler des Jeux, Séoul a proposé un contact entre les armées des deux pays, afin de faire baisser la tension dans la péninsule, ainsi qu’une réunion des familles séparées par la guerre de Corée (1950-1953). Le vice-ministre de l’Unification sud-coréen, Chun Hae-sung, a également précisé que l’une des deux liaisons téléphoniques militaires entre les deux Corées avait été rétablie, quelques jours après la remise en marche d’une ligne téléphonique civile. Ce n’est pas encore la réconciliation. Mais c’est déjà un dialogue.

Trêve olympique

L’avenir dira la véritable valeur historique de cette rencontre. Pour le Comité international olympique, elle représente en soi une petite victoire, car l’organisation aime à se voir en artisan d’un monde pacifié. Mieux: elle en a besoin. «Le CIO n’organise ni les Jeux – ce sont des villes qui le font pour lui – ni les compétitions – c’est le rôle des différentes fédérations, explique Patrick Clastres, historien à l’Université de Lausanne. La légitimité de son existence repose sur l’idée qu’il n’est pas qu’un promoteur du spectacle sportif comme les autres, mais qu’il fait la promotion du sport comme instrument d’éducation et de paix.»

Il y a les références historiques: au IXe siècle avant Jésus-Christ, l’Ecéchiria, un traité signé entre trois rois, permettait aux pèlerins désirant participer ou assister aux Jeux olympiques de l’Antiquité de voyager puis de rentrer chez eux sans être inquiétés malgré les guerres. Et puis il y a le lobbyisme moderne: en 1993, il a abouti à l’adoption par l’Organisation des Nations unies, un an avant chaque édition des Jeux, d’une résolution appelant ses membres à respecter une «trêve olympique».

L’engagement reste avant tout symbolique: les conflits ne s’arrêtent pas pendant les JO, comme l’écrit Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques de Paris, dans JO politiques: sport et relations internationales: «L’idée même de trêve olympique est ambiguë. Interrompre une guerre pour mieux la reprendre n’est guère satisfaisant. […] Ce ne sont pas les JO qui vont amener la paix mondiale. En revanche, ils peuvent contribuer […] à développer les contacts internationaux et les relations pacifiques.»

Un symbole fort

C’est précisément ce qu’il semble se passer aujourd’hui entre les deux Corées. Ce rapprochement n’est toutefois pas une première, et les précédents appellent à ne pas déborder d’optimisme. En 1986, en pleine Guerre froide, le contexte entre le Nord et le Sud est explosif à l’approche des Jeux de Séoul, mais cela n’empêche pas Juan Antonio Samaranch – alors président du CIO – de faire dialoguer les deux comités olympiques, à Lausanne, pour tenter d’apaiser la situation. Il va jusqu’à proposer que quatre ou cinq épreuves se déroulent en Corée du Nord, mais c’est insuffisant pour le régime de Pyongyang – alors dirigé par le maréchal Kim Il-Sung – qui finit par boycotter l’événement. Il promet toutefois de ne rien faire pour le perturber.

Aux Jeux olympiques de Sydney en 2000, d’Athènes en 2004 et de Turin en 2006, les deux Corées disposent d’équipes distinctes mais défilent ensemble lors des cérémonies d’ouverture sous une bannière commune. Le symbole est fort. Même s’il n’aboutira à rien de concret. «C’est l’exemple même de l’illusion de la paix par le sport, estime Patrick Clastres. On envoie des signaux mais cela ne débouche pas nécessairement sur le début d’un véritable processus. Après ces épisodes, les tensions se sont mêmes accrues au sein de la péninsule. Cela rappelle qu’en 1956, 1960 et 1964, les deux Allemagnes – alors des Etats séparés – alignaient une équipe commune aux Jeux olympiques. Alors que le Mur de Berlin est érigé en 1961…»

Par ailleurs, «la guerre interdit plus certainement les JO que les JO n’interdisent la guerre», écrit Pascal Boniface. En 1940, les Jeux olympiques sont retirés à Tokyo (à cause de la guerre sino-japonaise) en faveur d’Helsinki, où ils ne peuvent avoir lieu non plus (à cause de la Guerre d’hiver). Ils ne seront alors plus organisés avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et quand celle-ci se termine, les Jeux de 1948 ne se risquent pas à accueillir sur le terrain de sport les athlètes des pays vaincus sur le champ de bataille.

Quand ça tourne mal

Pour Pascal Boniface, «si les JO sont affrontement, il est pacifique et symbolique. On peut y appliquer les théories d’Elias qui voit dans la compétition sportive un élément de pacification des sociétés en réduisant l’affrontement à un niveau non guerrier.» Il arrive toutefois que cela tourne mal. En 1936, les Jeux olympiques de Berlin virent à la démonstration de force d’une Allemagne qui a porté les Nazis au pouvoir. En 1956, les tensions politiques entre Union soviétique et Hongrie transforment une demi-finale du tournoi de water-polo en un épisode qui restera comme le «bain de sang de Melbourne».

«C’est toute l’ambivalence du sport d’un point de vue diplomatique, analyse Patrick Clastres. D’un côté, la rencontre peut déboucher sur quelque chose de positif, mais c’est en même temps une compétition, avec ses aléas. Entre pays en conflit, le curseur peut ainsi osciller entre le réchauffement des relations et des tensions diplomatiques supplémentaires.» Le CIO s’emploie autant que possible à le maintenir du bon côté. Mardi, son président Thomas Bach a salué la participation de la Corée du Nord aux Jeux de PyeongChang comme «un grand pas en avant dans l’esprit olympique».


Olympisme, guerres et paix

1920 L’Autriche, la Bulgarie, l’Allemagne, la Hongrie et la Turquie, les vaincues de la Première Guerre mondiale, ne sont pas conviées aux JO d’Anvers.

1936 Attribués à Berlin avant l’avènement des nazis, les JO ont lieu malgré les appels au boycott.

1948 A nouveau, les vaincus de la guerre mondiale ne sont pas invités aux JO de Londres.

1972 Onze athlètes israéliens sont tués par des Palestiniens lors des JO
de Munich.

1993 L’ONU adopte la résolution «Pour l’édification d’un monde pacifique et meilleur grâce au sport et à l’idéal olympique».


Un couple de patineurs nord-coréens en piste

Pour l'heure, seuls deux athlètes satisfont aux critères de qualification pour les Jeux olympiques d'hiver de Pyeongchang

La Corée du Nord a proposé mardi d’envoyer une délégation «de haut niveau» aux JO de PyeongChang. Elle sera toutefois assez limitée en nombre d’athlètes: seul un couple de patineurs artistiques a jusqu’ici réalisé les minima pour se qualifier. Et pour participer, Ryom Tae-ok et Kim Ju-sik restent suspendus à une éventuelle invitation, car leur comité olympique national n’a pas enregistré leur inscription avant la date butoir du 30 octobre dernier. Une porte-parole a toutefois indiqué lundi que le CIO se montrerait «le plus flexible possible» pour permettre la participation d’athlètes nord-coréens.

Les deux athlètes ont rempli les critères de qualification en terminant sixièmes du programme libre du Trophée Nebelhorn, à Oberstdorf, en Allemagne. Ils s’étaient entraînés durant l’été à Montréal en écoutant des spécialistes locaux (l’ancien patineur Bruno Marcotte et sa sœur Julie) et de la musique canadienne: ils ont réalisé leur performance décisive sur le titre «Je ne suis qu’une chanson» de Ginette Reno. Quinzièmes des derniers Championnats du monde à Helsinki (Finlande) et médaillés de bronze aux Jeux asiatiques d’hiver 2017 à Sapporo (Japon), la jeune fille de 18 ans et le garçon de 25 ans montrent une progression réjouissante.

Aucun athlète qualifié pour Sotchi

Le sport est très important aux yeux du leader nord-coréen Kim Jong-un, fan de basketball et ami de l’ancienne star des Chicago Bulls Dennis Rodman. Mais les athlètes de son pays s’illustrent plus régulièrement dans les disciplines au programme des Jeux olympiques d’été: en participant à dix éditions, ils y ont remporté 47 médailles, la plupart en haltérophilie, lutte, judo, boxe et tennis de table. En 2016, à Rio, la délégation nord-coréenne comptait 31 athlètes dans 9 sports différents et avait récolté 7 médailles, dont 2 d’or.

Aux Jeux olympiques d’hiver, seules les patineuses de vitesse Han Pil-hwa (2e du 3000 mètres en 1964) et Hwang Ok-sil (3e du 500 mètres en 1992) sont montées sur le podium en huit participations de la Corée du Nord. Aucun de ses athlètes ne s’était qualifié pour les JO de Sotchi en 2014.

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