La Suède doit au dressage suisse d’avoir son timbre au Paraguay. Edité à l’occasion des Jeux olympiques de Los Angeles de 1984, il représente Christine Stückelberger, la Bernoise la plus célèbre des années 70 après Ursula Andress, son chignon blond, son buste droit, son chapeau haut de forme. Certes, il est écrit sur le timbre «Suecia» (Suède) au lieu de «Suiza» (Suisse) mais, malgré la coquille, l’hommage dit bien ce qu’était le dressage helvétique dans ces années-là. Un «Swiss made».

L’équitation est le quatrième sport le plus prolifique pour la Suisse aux Jeux olympiques d’été, derrière la gymnastique, l’aviron et le tir. Des 23 médailles équestres, 15 ont été obtenues en dressage où Hans Moser (champion olympique en 1948 à Londres), Gustav Fischer, Henri Chammartin (1 or, 2 argent, 2 bronze), Christine Stückelberger (7 médailles) ont brillé sur toutes les pistes du monde. Pendant 40 ans, de 1948 à 1988 et à l’exception de Munich 1972, la Suisse monte sur le podium à chaque olympiade.

Les dernières médailles, toutes de bronze et par équipe, datent de 1988 pour les JO, de 1989 pour les Championnats d’Europe, de 1990 pour les Mondiaux. Depuis, c’est le néant. A Rio cet été, Marcela Krinke Susmelj a pris la dixième place. C’était la première fois depuis 12 ans qu’une cavalière suisse participait aux Jeux en dressage.

Que s’est-il passé? «La Suisse n’a plus de leader depuis le départ de Christine Stückelberger, qui n’a jamais été remplacée», soulignait l’entraîneur allemand de l’équipe nationale du Brésil, Dolf Keller, rencontré cet été à Rio. La «Reine Christine» était l’arbre qui cachait une forêt déjà bien dégarnie.

En 1972, les Chambres fédérales votent la suppression des dragons, malgré une pétition de 432 430 signatures. Dernier pays d’Europe à entretenir une cavalerie de combat, la Suisse tourne la page et ferme le DFCA, le Dépôt fédéral des chevaux de l’Armée, près de Berne. «Malgré son appellation très militaire, ce dépôt était un véritable conservatoire de l’équitation, précise Alban Poudret, rédacteur en chef du «Cavalier romand». Henri Chammartin y travaillait comme préparateur de chevaux. Il était possible de monter à plein-temps et le savoir se transmettait.»

Deux personnalités d’exception prennent ensuite le relais: Fredy Knie senior, dresseur hors pair, qui accueille et forme sous le chapiteau les écuyers les plus prometteurs. En 1951, il avait engagé comme formateur de chevaux un certain Georg Wahl, formé à l’Ecole espagnole d’équitation de Vienne. En 1955, Wahl est nommé au manège municipal de Berne. Trois ans plus tard, il tient la longe à une jeune débutante de 11 ans: Christine Stückelberger. Ils ne se quitteront plus, vivant même un amour longtemps caché.

Dans les années 1970, le duo devient trio avec l’acquisition de Granat, un fantastique Holsteiner borgne qui restera invaincu durant cinq ans et demi. Christine Stückelberger a pris sa retraite au début des années 2000. Fredy Knie est décédé en 2003, Henri Chammartin en 2011, Georg Wahl en 2013, Samuel Schatzmann (l’un des derniers médaillés à Séoul en 1988) le 2 novembre dernier.

Après quinze ans d’absence, Palexpo retrouve le dressage là où il l’avait quitté, orphelin de Christine Stückelberger et dominé par Isabell Werth. Déjà vainqueur à Genève en 2000, l'Allemande est la cavalière la plus titrée de l’histoire (6 fois championne olympique, 6 fois championne du monde). Et les Suisses? «Nous essayons de construire, de sortir le plus possible sur les concours pour progresser mais le contexte est difficile, plaide Geneviève Pfister, cheffe d’équipe de l’élite. Nous n’avons pas de concours international, à l’exception de Prangins pour les juniors. Le retour du dressage à Genève est l’occasion de montrer que la discipline a évolué, qu’elle peut être populaire et attirer des sponsors.»

L’argent est évidemment le nerf de la guerre. Il fait souvent défaut alors que les coûts (piquet de chevaux, grooms, boxes, camion, vétérinaires, etc.) sont les mêmes qu’en saut. A Genève, la dotation totale pour l’épreuve la plus prestigieuse, la reprise libre en musique (RLM) samedi soir, est de 70 000 francs. Elle est de 1,2 million de francs pour le Grand Prix Rolex en saut dimanche après-midi. Or le dressage s’apparente à la danse sur glace: un couple, de la musique, et des juges qui ne se laissent convaincre que sur la durée. Percer prend des années et nécessite assiduité, constance et patience.

«En Suisse, s’étonnait Dolf Keller à Rio, il y a beaucoup d’argent et de passion pour le cheval mais le dressage n’intéresse pas les grandes familles.» «Seule Marcela Krinke Susmelj a la chance d’avoir un mécène et plusieurs chevaux», constate Geneviève Pfister.

Championne de Suisse, dixième de la Coupe du monde, qualifiée aux JO (où elle n’est pas parvenue à atteindre la finale), Marcela Krinke Susmelj est la seule à émerger un peu sur le plan international avec Smeyers Molberg, son Michellino. Cette vétérinaire lucernoise s’en donne les moyens et consent à beaucoup de sacrifices.

Derrière cette exception, le portrait du dressage en Suisse a plutôt les traits d’Antonella Joannou-de Rham, vice-championne de Suisse 2016. Contrairement à ce que son patronyme pourrait laisser croire, cette Genevoise pétillante et volubile n’a pas de fortune particulière. «Je n’ai qu’un cheval, pas de groom, je ne vois mon entraîneur que quelques semaines par an et la location de mon box est plus chère que celle de mon appartement», énumère-t-elle avec le sourire. Elle «n’en fait pas une maladie» si elle ne va pas à quelques concours, mais monte tous les jours et complète son entraînement par quatre séances de fitness par semaine. «Je fais du cardio, des abdos, de l’équilibre.» Ses mains puissantes? Ses épaules musclées? «Le seau, la selle, le balai, la fourche, les couvertures…»

Son partenaire, Dandy de la Roche CMF, un cheval suisse, elle l’a acheté voici sept ans. Il en a 11. Dans un sport plus physique qu’on ne le pense («les appuis sur les hanches sont très exigeants pour les chevaux»), elle devrait le remplacer mais elle «aime plus son cheval que la compétition». Cette année, une amie l’aide financièrement. Dans son sport, Antonella adore «le côté esthétique» et aussi «ce sentiment de piloter finement 600 kilos de muscles que le cheval met à disposition si l’on sait mobiliser son énergie.» Elle aussi a été initiée par Fredy Knie senior. «Entre 16 et 18 ans, j’ai vécu au Knie. C’était magique. Le soir, sous ma douche, ça ne sentait pas le crottin de cheval mais de zèbre, de tigre, d’éléphant.» Moins guindé qu’il n’y paraît, le dressage a des relents d’exotisme.


Un documentaire sur Céline van Till

En 2008, Celine van Till a été victime d’un grave accident équestre qui a altéré sa santé mais pas sa passion du cheval. La Genevoise a participé cet été aux Jeux paralympiques de Rio en dressage.

Lire également: «Le Temps» lui avait consacré un portrait avant son départ.

Depuis deux ans, une équipe de tournage la suit dans le but de réaliser un documentaire (titre de travail: «Bucéphale»). Le projet est soutenu par le Département de la santé et de l’action sociale de Genève mais recherche des financements pour aboutir. Depuis le 29 novembre, une plateforme de financement participatif a été activée sur kickstarter (https://www.kickstarter.com/projects/bucephale/bucephale).