Dribble avec les mots (3/5)

Driver: «Football et rap donnent des exemples de réussite aux petits des cités»

Avant d’enregistrer de nombreux albums et de multiples collaborations, Driver a grandi à Sarcelles avec le rêve de devenir footballeur professionnel. Considéré comme une encyclopédie vivante du rap français, il témoigne de la rencontre des deux univers dans les banlieues parisiennes

Les rappeurs adorent le football, les footballeurs raffolent du rap, et entre leurs deux univers se tissent des liens de plus en plus puissants. Et s’il n’y avait pas de grande différence entre une bonne rime et un joli dribble?

Episodes précédents:

«Les cités ont vibré pour le football bien avant l’arrivée du rap. Je suis né à Sarcelles, dans le Val-d’Oise, en 1976, et le ballon était déjà là. Je me souviens qu’à l’âge de 7 ans je ne sortais pas de chez moi pour aller me promener, faire du vélo ou parler avec mes amis, non, c’était pour jouer au football. Il n’y avait rien de plus important dans ma vie. C’était clair et net: je voulais devenir pro. Mais je n’étais même pas le meilleur de la ville, alors je gardais ce rêve pour moi. Je pense que nous étions nombreux à le partager. Gagner sa vie en pratiquant ce sport qu’on aimait tant? Cela ne pouvait qu’être génial.

Nous jouions à sept contre sept, en bas des tours, en marquant les cages comme on pouvait. Forcément, cela faisait débat pour savoir s’il y avait but ou pas dès qu’une frappe partait en hauteur. Les city-stades n’existaient pas encore, alors nous allions parfois jouer sur ce que nous appelions les «plateaux», des terrains situés aux abords des gymnases. Ils étaient destinés au basket dans la largeur, au handball dans la longueur, le sol était recouvert de gravier, mais on s’en foutait: il y avait des poteaux, une latte, c’était royal.

A côté de ça, nous regardions tous les matchs à la télévision. Cela nous faisait rire que les pros ne jouent que 90 minutes. Nous, c’était quatre ou cinq heures minimum. Il fallait la nuit pour nous arrêter.

Le rap a l’air plus facile

J’ai commencé le rap à 13 ans. Quand cette musique a traversé l’Atlantique, les banlieues françaises l’ont très vite adoptée, car elle véhiculait des histoires de mecs de cités. Elle était faite pour nous. Les premiers gros succès du rap de Sarcelles et ses alentours remontent à 1996, je pense notamment à Doc Gynéco puis aux artistes du label Secteur Ä. Ils venaient de chez nous, vendaient des disques et commençaient à passer à la télévision. Là, tout le monde s’est dit: «Et pourquoi pas moi?» Une porte vers le show-business s’était ouverte, et tout le monde voulait l’emprunter.

Le rap et le football sont indissociables dans les cités parce qu’ils offrent à ceux qui y grandissent des exemples de réussite médiatisés qu’ils n’ont pas dans d’autres domaines. Certains deviennent médecins ou avocats, mais ils ne passent pas à la télévision. On les voit moins. Alors que pour un Sarcellois comme moi, voir un Philippe Christanval en équipe de France, c’était un choc. Gamin, il jouait dans le même club que moi!

Les mecs veulent tous la même chose

Aujourd’hui, j’ai l’impression que les petits sont plus inspirés par les rappeurs que par les footballeurs. En sport, on sait bien qu’il faut beaucoup de rigueur pour percer, passer par un centre de formation, faire ses preuves… On mesure la difficulté du processus. Dans la musique, il y a cette idée qu’on peut boire, fumer des joints et être au top quand même. C’est faux, bien sûr, je peux en témoigner, moi qui évolue de manière professionnelle dans ce milieu depuis plus de vingt ans. Mais cela donne davantage l’impression d’être facile. De manière générale, quand la réussite de quelqu’un du quartier est médiatisée, beaucoup essaient de l’imiter. Mohamed Dia a connu un beau succès avec la marque de vêtements qui portait son nom; eh bien, dans la foulée, tout le monde à Sarcelles voulait lancer sa marque de vêtements!

Ce que je regrette, c’est que nous nous mettions des œillères. J’étais au lycée avec Siramana Dembélé, qui a fait une jolie carrière de footballeur professionnel entre Nîmes, Setubal, le Standard de Liège. Après cela, il a passé ses diplômes d’entraîneur et, aujourd’hui, il est l’assistant de Sergio Conceição au FC Porto. C’est incroyable! Mais personne n’en parle chez nous. Il y a d’autres métiers liés au football et au rap que footballeur et rappeur, mais non, les mecs veulent tous la même chose. Cela me rappelle les parties en bas des tours quand tout le monde voulait être attaquant. Le gardien, il fallait le tirer au sort.

Les retrouvailles sarcelloises

A mon époque, il n’était pas si facile de faire la connexion avec le milieu du football. Moi, je suis supporter de l’AS Monaco depuis 1984. La date est importante: la France gagne l’Euro, 2-0 en finale contre l’Espagne. Tout le monde retient le but de Platini. Moi, je préfère celui de Bellone, je m’intéresse à lui, j’apprends qu’il joue à Monaco, donc je commence à suivre l’équipe.

En 1998, quand je sors mon premier album, Le Grand Schelem, le magazine L’Affiche me sollicite pour une interview «originale», mais les mecs n’ont pas trop d’idées… Direct, je pense à Monaco, où je n’ai encore jamais été. Nous sommes deux mois après la victoire des Bleus, il y a là-bas Thierry Henry, mais aussi Philippe Christanval… Je leur propose de faire les retrouvailles sarcelloises, il faut juste me payer l’avion. Et ils acceptent! Je me suis retrouvé dans les vestiaires de l’équipe, avec mon morceau diffusé à la mi-temps au stade, j’étais comme un fou.

Aujourd’hui, c’est beaucoup plus facile. Les rappeurs lâchent le nom d’un footballeur qu’ils aiment bien dans un morceau en espérant qu’il réagisse, et souvent ça marche, car il y a un socle culturel commun.

Je n’ai jamais quitté Sarcelles. Ces vingt dernières années, la ville a beaucoup changé sur le plan architectural, mais la mentalité est restée la même. Il subsiste cette fierté liée au quartier et cette ambition. La vedette aujourd’hui, c’est Riyad Mahrez, qui vient de gagner la Coupe d’Afrique des nations avec l’Algérie. Je connais même des Sénégalais dégoûtés d’avoir perdu la finale mais contents pour le petit gars du coin qui l’a gagnée avec l’équipe d’en face. Parce que ce sont des histoires comme celle-ci qui nous rappellent que tout est possible.»

(Propos recueillis par Lionel Pittet)

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