football leaks

Le droit à l’image, au cœur des soupçons

Si les clubs leur octroient des salaires mirobolants, les stars du ballon rond bâtissent leur fortune en vendant chèrement le droit d’exploiter leur image

Sa propension à exhiber ses abdominaux saillants ou à publier des photos de lui posant façon mannequin sur les réseaux sociaux trahit un narcissisme débridé. On sait Cristiano Ronaldo très soucieux de son image. Il ne s’en cache pas. Mais l’attaquant portugais du Real Madrid semble tout aussi attaché à ses droits à l’image. En faisant preuve de plus de discrétion en la matière.

Il aurait caché au fisc espagnol, avec l’aide de son agent Jorge Mendes, 149,5 millions d’euros de revenus au cours des sept dernières années, selon les données exploitées par le consortium de médias European Investigative Collaborations (EIC). Par le truchement d’une société offshore domiciliée aux îles Vierges britanniques, Tollin Associates, le triple Ballon d’or (et grand favori pour succéder à Lionel Messi, lundi) a notamment touché 74,8 millions d’euros entre 2009 et 2014. Une coquette somme qui correspond non pas aux salaires qu’il a perçus comme joueur du Real Madrid, mais à des revenus liés à ces fameux droits à l’image, régulièrement évoqués sur la planète du football business.

Pour certains sportifs, les droits à l’image peuvent générer des revenus conséquents, parfois encore plus conséquents que les revenus de l’activité elle-même

Les documents confidentiels des Football Leaks, exploités dans le cadre de l’enquête de l’EIC, soulignent l’importance de ces contrats d’image, au cœur des soupçons de dissimulation fiscale dans le cas de Cristiano Ronaldo et consorts. Car une bonne partie de l’argent que les stars du ballon rond amassent ne provient plus des salaires qu’elles perçoivent en suant sur les pelouses, mais des sommes qu’elles touchent dans le cadre de l’exploitation commerciale de leur image, auprès d’équipementiers sportifs, de marques de shampooing, de voitures, de téléphonies ou de leur club.

Depuis le temps des pionniers comme Cor Coster, beau-père de Johan Cruyff, qui avait pour spécialité, dès les années 1970, de faire fructifier le droit à l’image du «Hollandais volant», notamment auprès de Puma, du chemin a été parcouru. Les montants en jeu ont explosé, les montages financiers se sont complexifiés. «Pour certains sportifs, les droits à l’image peuvent générer des revenus conséquents, résume Franck Lagarde, avocat et membre du Centre de droit et d’économie du sport, à Limoges, parfois encore plus conséquents que les revenus de l’activité elle-même. Il y a eu une marchandisation de l’image du sportif qui n’existait pas dans les années 1960.»

35 millions d’euros pour Cristiano Ronaldo en 2016

Chaque printemps, France Football publie son classement annuel des footballeurs les plus riches de la planète. Le magazine a bien du mérite, vu l’opacité du monde du ballon rond sur ces questions de gros sous. Les chiffres restent à manier avec précaution, mais ils offrent un ordre d’idée intéressant. Lors de la saison 2015-2016, les revenus de l’attaquant du FC Barcelone Lionel Messi s’élevaient à 74 millions d’euros, selon le magazine. Dans ce pactole, 36 millions provenaient de son salaire, 3 millions de primes, et 35 millions figuraient dans la catégorie «autres». Pour Cristiano Ronaldo, deuxième du classement, l’enveloppe globale, estimée à 67,4 millions d’euros, se répartissait de la manière suivante: 32 millions en salaire, 400 000 en primes et 35 millions dans la catégorie «autres».

«Autres», une rubrique un peu fourre-tout, essentiellement constituée des fameux droits à l’image. Avec des montants qui sont, comparés aux revenus du joueur moyen de Ligue 1, ce que peuvent représenter les émoluments d’un grand PDG d’une entreprise cotée en bourse pour un patron de PME. Franck Lagarde insiste: «Tous les footballeurs, même en évoluant dans des championnats professionnels, n’ont pas une image qui peut faire l’objet d’une exploitation commerciale. On le voit bien dans les publicités: on est sur des joueurs de très haut niveau.»

Suspicions

Frédéric Schatzlé, président de la société Elite Patrimoine, spécialisée dans la gestion de patrimoine des sportifs de haut niveau, distingue trois catégories. «La quasi-totalité des joueurs professionnels ne perçoivent pas de droits à l’image, ou alors c’est très modeste, quelques milliers d’euros par an. Ensuite, vous avez une catégorie qui va en percevoir: en simplifiant, ce sont les internationaux. Cela commence par les contrats équipementiers, et il peut y avoir d’autres marques qui souhaitent communiquer en utilisant l’image du sportif. Et enfin, il y a la catégorie exceptionnelle, limitée à quelques centaines de sportifs professionnels dans le monde, qui peut toucher des revenus en droits à l’image souvent plus importants que leur salaire dans leur club.»

Les droits à l’image peuvent être individuels – dans le cas d’un contrat publicitaire entre une marque et un sportif – ou collectifs, lorsqu’il s’agit de rétribuer le joueur pour son apport auprès de son club, que ce soit à travers la vente de produits dérivés (maillots, figurines…) ou par l’utilisation de son image pour un sponsor de l’équipe. Outre les millions d’euros en provenance de Nike, Samsung ou Clear, spécialiste des soins capillaires, Cristiano Ronaldo a ainsi perçu, entre 2009 et 2014, via sa société offshore, 12,7 millions d’euros de la part du Real Madrid en droits à l’image, selon l’EIC. Si ce type de rémunération suscite tant de suspicions, c’est que, touché sous la forme d’honoraires, il peut être plus facilement dissimulé que les salaires.

Sociétés créées pour gérer les droits à l’image

La création d’une société pour gérer les droits à l’image devient nécessaire dès lors que les revenus générés atteignent des sommes conséquentes. Mais tout cela n’a rien d’illégal a priori. «J’ai un joueur qui est en équipe de France. Il possède une société de droits d’image par l’intermédiaire de laquelle il a un contrat avec Nike, explique Fabrice Picot, ancien footballeur et agent. C’est un contrat individuel qui n’a rien à voir avec son contrat de travail. Il a été négocié avec la marque car il porte des chaussures Nike, son équipementier. Si demain il fait une pub pour une marque quelconque, c’est sa société qui négociera son contrat.»

Mais l’argent de ces sociétés doit être déclaré, et c’est là que les choses peuvent se compliquer. Car si certains, comme l’attaquant français du Real Madrid Karim Benzema, créent leur société d’image dans leur pays d’origine – ou dans celui où ils travaillent – et dans le respect des règles, la tentation existe, pour d’autres, de cacher ces revenus.

Frontière ténue

La frontière se révèle parfois ténue entre l’optimisation – légale – et l’évasion fiscale – illégale. Frédéric Schatzlé, le président d’Elite Patrimoine, résume la question centrale: «Est-ce que ces fonds versés sont déclarés, en rapport avec le lieu où est effectuée la prestation? L’idée, c’est de dire: je suis en Espagne, je vis en Espagne, en gros je dois payer mes impôts en Espagne ou en tout cas me conformer à la législation espagnole.»

Il assure ne pas accepter de client détenant une société domiciliée dans des paradis fiscaux. Mais, dans un souci de payer toujours moins d’impôts, d’autres peuvent être amenés à faire des choix différents. Selon le quotidien El Mundo, l’un des médias de l’EIC, le Croate Luka Modric, coéquipier de Cristiano Ronaldo au Real Madrid, n’a déclaré aucun revenu relevant de ses droits d’image sur ses feuilles d’impôts, entre 2012 et 2014. Alors que, sur la même période, la société créée au Luxembourg et à laquelle il avait cédé ses droits fin 2012 multipliait les millions.

«Quand on signe un contrat, on est trois. Il y a le joueur, le club et l’agent»

Tollin Associates, la structure offshore de Cristiano, avait, elle, cédé les droits d’image de la star portugaise à Multisports & Image Management (MIM) et Polaris Sports, deux entités basées en Irlande et liées à Jorge Mendes, son agent. Un montage financier complexe, auquel de nombreux agents assurent ne pas participer. «Pour moi, c’est chacun son boulot. Le dentiste n’opère pas de l’appendicite, il s’occupe des dents», avance Dominique Six, qui gère les intérêts de plusieurs joueurs et dit ne pas traiter des questions de droits à l’image.

Parfois, le joueur peut aussi être incité par son club à recevoir ses droits à l’image sur des comptes offshore. «Quand on signe un contrat, on est trois, explique Frédéric Schatzlé. Il y a le joueur, le club et l’agent. Mettre tout sur les agents, qui ont toujours bon dos, ou sur les joueurs, qui seraient toujours des abrutis et signeraient n’importe quoi, c’est bien gentil, mais ils sont trois à signer.» Le Real Madrid a-t-il déclaré toutes les sommes versées à Cristiano Ronaldo dans le cadre des droits à l’image? Ou en a-t-il dissimulé une partie? Ce sera à l’administration fiscale, puis éventuellement à la justice, de se prononcer.

En attendant, l’histoire du football moderne a déjà montré que les clubs savaient utiliser les droits à l’image pour payer moins de charges, et parfois de manière frauduleuse. Les révélations des Football Leaks ne devraient pas apaiser le débat autour de ce qui reste un sujet sensible.


Lire également:

Publicité