Dans le cadre d'une série d'articles, Le Temps raconte, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos journalistes parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

Sur Union Square, impossible d’échapper au regard placide et déterminé de Colin Kaepernick. Depuis le 4 septembre et le lancement d’une campagne publicitaire très controversée, l’ancien quarterback des 49ers de San Francisco, boycotté par les propriétaires des équipes de National Football League (NFL) pour avoir mis un genou à terre durant l’hymne américain en signe de protestation contre les violences policières et le sort des minorités ethniques aux Etats-Unis, toise et interroge les San-Franciscains du haut du panneau géant installé sur le toit de la boutique Nike, son sponsor.

Au matin du lundi 24 septembre, cette version moderne de l’œil de Caïn a pris une tournure grotesque, une dimension ironique. La veille, les 49ers ont concédé leur deuxième défaite en trois journées à Kansas City contre les Chiefs (38-27). Ils ont surtout perdu pour le reste de la saison leur quarterback Jimmy Garoppolo, victime d’une déchirure du ligament croisé antérieur du genou gauche. La doublure C. J. Beathard prendra le relais pour le prochain match à Los Angeles contre les Chargers mais la franchise veut recruter. Un nom vient immédiatement à l’esprit: Kaepernick.

Quaterback atypique

Après tout, le banni de la NFL est libre de signer où il veut (free agent) depuis mars 2017, habite toujours la région, continue de s’entraîner et, de l’avis des spécialistes, demeure d’assez loin la meilleure option disponible sur le marché. Très vite, le head coach des 49ers, Kyle Shanahan, dégonfle la rumeur. Pour des raisons sportives, assure-t-il lundi après-midi. «Ce n’est pas le style d’attaque que nous voulons développer. C’est ce que j’ai expliqué l’an dernier et la situation est la même cette saison…» Colin Kaepernick est un quarterback atypique, autant coureur que passeur, mais dont la lecture du jeu et la régularité ne sont pas sans reproche.

Nike, en revanche, ne regrette pas d’avoir misé sur lui pour la campagne célébrant les 30 ans de son célèbre slogan «Just do it». Mardi 25 septembre, le directeur général Mark Parker se réjouit d’un «effet Kaepernick» lors d’une conférence de presse téléphonique. Malgré un recul de 3,36% de l’action à la bourse, Nike a redoré son image, dépoussiéré son message et touché un nouveau public, moins Blanc et plus sensible à la vente en ligne que le groupe souhaite développer. Il y avait un risque à se couper de la NFL, dont Nike est partenaire depuis 2012, mais l’agence publicitaire Wieden & Kennedy estimait qu’il y avait un risque plus grand encore à se couper des jeunes générations.

Du statut de paria à celui d’icône

Ce même jour, les 49ers entament, de leur côté, des tests avec sept quarterbacks. Colin Kaepernick n’en fait pas partie. Dans le San Francisco Chronicle, un article en une estime que «les 49ers devraient signer Kaepernick». «Cela relancerait la dynamique de l’équipe [après deux saisons décevantes et quatre entraîneurs en quatre ans], donnerait l’opportunité au propriétaire, Jed York, de mettre ses actes en accord avec ses paroles [il fut l’un des rares soutiens de Kaepernick], et permettrait de mettre un quarterback décent sur le terrain.» En séance de rédaction, à laquelle nous assistons, le Chronicle cherche des sujets locaux qui amélioreraient la fréquentation de son site internet. Le cas «CK» n’en fait pas partie. «No chance», résume la rédactrice en chef, Audrey Cooper, qui estime à 0% la probabilité que Colin Kaepernick rejoue un jour au Levi’s stadium. «C’est allé trop loin», estime-t-elle. Surtout depuis que le paria de la NFL est devenu une icône.

Clause préférentielle

Mercredi 26, une enquête du New York Times apprend pourtant que Nike a failli rompre son contrat avec le joueur, au motif que la firme ne s’associe qu’avec des sportifs en activité. Colin Kaepernick ne devait pas non plus être la figure centrale de la campagne publicitaire, seulement un visage parmi d’autres, jusqu’à ce que ses avocats rappellent l’existence d’une clause préférentielle. Jeudi 27, les Carolina Panthers annoncent la signature du safety Eric Reid. Sans contrat depuis six mois, Eric Reid fut l’un des premiers à suivre son coéquipier Colin Kaepernick. «Eric est un combattant de la justice sociale», écrit le quarterback sur Twitter.

Un «civil acts entrepreneur»

Et lui, Colin Kaepernick, qu’est-il en cette fin de semaine? «Je ne sais même pas s’il veut encore rejouer au football», se demande le père du basketteur Stephen Curry sur ESPN. Le New York Times, qui rappelle que l’ex-numéro 7 des 49ers a signé des contrats pour un livre, une série de conférences et un projet de série télé, le décrit aujourd’hui comme un «civil acts entrepreneur», un activiste professionnel.

En 1968, deux athlètes de San José, banlieue sud de San Francisco, les sprinters John Carlos et Tommie Smith, ont vu leur carrière détruite pour avoir levé un poing ganté de noir sur le podium du 200 m des Jeux olympiques de Mexico. Cinquante ans plus tard, Colin Kaepernick semble devoir subir le même destin, mais au moins son après-carrière est-il assuré.