Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Le golfeur Danny Willett participe à un tournoi de golf à Dubaï, en février 2016.
© Reuters

Reportage

Dubaï, nouveau hub du sport mondial

Moins excentré que Miami, plus accessible que Monaco, moins froid que Genève, Dubaï s’impose comme la plaque tournante d’un sport professionnel qui penche toujours plus à l’Est

Des voitures recouvertes de poussière dans le parking de l’aéroport de Dubaï. Il n’y a pourtant pas eu de tempête de sable, et même plusieurs jours de pluie en cette fin février. «Généralement, c’est le signe d’un départ précipité, un aller sans retour pour fuir un surendettement ou même simplement la perte de son travail», explique l’un des 25 000 résidents français de l’émirat. C’est l’envers du décor. Dubaï n’est pas toujours un conte de fées.

La Cité-Etat, plus grande ville des Emirats arabes unis (2,3 millions d’habitants), attire chaque année des milliers d’étrangers qui viennent s’y établir. Parmi eux, un nombre toujours plus grand de sportifs. A mesure que le centre de gravité du sport mondial s’est déplacé vers l’Est, Dubaï est venue concurrencer Genève et Monaco comme lieu de résidence privilégié.

En novembre 2016, «L’Equipe Magazine» a recensé quatre joueurs de tennis installés à Dubaï: les Français Lucas Pouille et Kristina Mladenovic, les Croates Ana Konjuh et Borna Coric. En consultant les données officielles fournies par l’ATP et la WTA, on trouve également les noms de Jelena Jankovic, Barbora Strycova et Karen Kachanov, plus Jiri Vesely (à Raïs Al Khaïma). Soit dix joueuses et joueurs.

Monaco reste devant

C’est encore moins que Monaco, qui en accueille treize (dont Novak Djokovic, Marin Cilic, Tomas Berdych, David Goffin, les frères Zverev, Grigor Dimitrov, Caroline Wozniacki, Victoria Azarenka), mais déjà plus que les six recensés en Suisse (l’Espagnole Garbiñe Muguruza, les Français Jo-Wilfried Tsonga, Gilles Simon, Richard Gasquet, Gaël Monfils et Benoît Paire) et les trois basés en Floride (Kei Nishikori, Eugenie Bouchard, Monica Puig).

Lire aussi notre interview de Roger Federer: «J’accepte mon nouveau rôle»

Au fil des années, Dubaï s’est positionné comme un incontournable pour le tennis, le golf, les courses de chevaux mais aussi le cricket (la Fédération internationale, ICC, y est basée depuis 2005) et même le sport extrême, via le programme XDubaï, qui sponsorise vingt champions issus des sports fun ou extrêmes (dont Yves «Jetman» Rossy).

A l’exception des joueurs de cricket indiens ou pakistanais, énormes stars dans leur pays mais reconnus ici par les seuls chauffeurs de taxi, les candidats à l’installation se recrutent surtout parmi les sports individuels très rémunérés: on peut croiser beaucoup de golfeurs (dont Rory McIlroy), de jockeys, des champions de squash mais un seul pilote de Formule 1, l’Espagnol Fernando Alonso. «Les nombreux essais d’usine obligent les pilotes à se rendre fréquemment en Angleterre», justifie Yann Mrazek.

Un paradis fiscal qui ne dit pas son nom

Assis dans un canapé de l’hôtel Al Qasr, ses épaules d’ancien basketteur (il a joué en LNA à Fribourg et Vevey) mises en valeur par une veste de velours pourpre taillée sur mesure, cet avocat fribourgeois connaît parfaitement le dossier. Ses sociétés – un cabinet d’avocat, une fiduciaire, 80 employés au total – sont spécialisées dans l’installation de fortunes à Dubaï. Les sportifs représentent «10 à 15% de ses clients». Il en débarque pratiquement un par semaine. «Les golfeurs sont arrivés avant les joueurs de tennis, rappelle-t-il. Beaucoup de Sud-Africains venaient s’entraîner ici, le Suédois Henrik Larsson est sans doute le premier à s’y être établi.»

Dubaï est un paradis fiscal qui ne dit pas son nom. Ça n’a l’air de rien mais ça compte; parlez-en à Yannick Noah, à qui une partie du public français n’a toujours pas pardonné d’avoir habité un an à Montreux dans les années 1990. Outre la fiscalité (pas d’impôt sur le revenu, ni sur la fortune) et la qualité de vie (à l’appréciation de chacun), les avantages de l’émirat pour un sportif sont nombreux. Il y fait tout le temps beau et, juillet et août exceptés (trop chauds), une température idéale pour s’entraîner. Les installations sportives sont d’une qualité exceptionnelle et facilement disponibles. A Dubaï, des écolières peuvent pratiquer la natation synchronisée dans un centre nautique aussi beau et aussi grand (mais mieux entretenu) que la piscine olympique des Jeux de Rio. Cet hiver, Roger Federer était à Meydan, un centre multisport d’un luxe incroyable. «On parle ici d’en faire un pôle d’excellence pour le sport de haut niveau», confie Yann Mrazek.

Un camp de base idéal

A l’exception d’avoir un litige avec un local (à peine 5% de la population) et de conduire après avoir bu (même un seul verre), on peut tout faire dans cette ville de toutes les démesures: trouver toutes les grandes marques de luxe, manger dans les meilleurs restaurants, obtenir des billets pour les spectacles qui tournent dans le monde entier, commander de l’alcool dans les hôtels, s’habiller comme on veut, jouer au golf la nuit.

Mais Dubaï n’est pas qu’une destination à la mode pour déposer ses papiers. C’est aussi un camp de base pour préparer sa saison. Sa situation à équidistance de l’Europe, de la Chine et de l’Afrique, renforcée par le soutien logistique de la compagnie aérienne Emirates, qui dessert 150 destinations en ligne directe, dont 40 en Europe, la rend incontournable. Djokovic, Murray, Kuznetsova ou Dolgopolov viennent s’y entraîner en décembre. Roger Federer y est fidèle depuis 2004. Le Bâlois, qui possède deux appartements luxueux dans la marina, a passé six semaines ici cet hiver, préparant les conditions de son incroyable succès à Melbourne. Il s’est notamment entraîné avec Lucas Pouille. L’une de leurs sessions a fait l’objet d’un live sur Periscope, une sorte de Masterclass que l’on peut revoir sur Youtube.

Cette position stratégique de hub du sport mondial, l’aéroport de Dubaï l’a vue avant tout le monde. Le tournoi de tennis (qui fête son 25e anniversaire) et le site qui l’abrite sont propriétés de la société Dubai Duty Free. Colm McLoughin, vice-président exécutif et CEO depuis 2011, se souvient des débuts. «Nous avions tout de suite identifié le sport, et particulièrement le tennis, comme vecteur de promotion de l’aéroport. Mais nous n’y connaissions pas grand-chose. On nous a mis le label ATP 250, et honnêtement, on ne savait pas ce que cela voulait dire.»

«Trois projecteurs qui se balançaient au vent»

«Lorsque nous avons débuté, le court central était éclairé par trois projecteurs qui se balançaient avec le vent», sourit David Mercer, ancien arbitre reconverti commentateur pour les télévisions du Golfe. Le nouveau central a été inauguré en 1996. En 2005, Dubaï est le troisième tournoi au monde (après l’Open d’Australie et l’US Open) à offrir le même prize money aux femmes (première semaine) et aux hommes (seconde semaine). La même année, il installe un court de tennis sur l’héliport du Burj El Arab, le fameux hôtel en forme de voile. Les images de Federer et Agassi tapant des balles à 211 mètres au-dessus de la mer font le tour du monde. «C’est le premier événement qui a véritablement placé Dubaï sur la carte du monde en tant que destination majeure pour le sport», estime Salah Tahlak, le directeur du tournoi.

Aujourd’hui, Dubaï est un tournoi de la catégorie 500 qui, par la richesse de son plateau (et de ses primes), lorgne davantage vers la classe supérieure des Masters 1000. Le tournoi a été élu onze fois comme le meilleur «500» de la saison par les joueurs. Cette semaine, les «locaux» Jiri Veseli, Karen Kachanov et Lucas Pouille étaient tous inscrits dans le tableau du simple messieurs. Au contraire de la Suisse, où les bénéficiaires d’un forfait fiscal n'ont pas le droit d'avoir des activités rémunérées, les sportifs établis à Dubaï peuvent participer aux épreuves locales.

Dubai est globalement très arrangeante avec ces résidents opportunistes. Tout leur est mis à disposition, hôtel, spa, gymnase, terrains d’entraînement, sparring partners. «Le plus souvent, tout est free of charge», indique la journaliste Reem Abulleil. Khalaf Al Habtoor, propriétaire du Habtoor Grand Beach Resort, a souvent invité, tous frais payés, les anciens numéros 1 mondiaux Novak Djokovic et Jelena Jankovic, et même Malek Jaziri, au seul titre que le Tunisien est le meilleur joueur arabe. Alors ils viennent. «Roger Federer a été précurseur, estime Yann Mrazek. Les sportifs ont un peu l’esprit moutonnier. A l’époque, Goran Ivanisevic était parti à Monaco et tous les joueurs serbo-croates l’ont imité. Aujourd’hui, ils viennent tous ici.»

«On vient à Dubaï pour investir sur sa carrière»

L’ancien joueur suédois Jonas Svensson racontait l’an dernier au «Temps» comment l’établissement de Björn Borg à Monaco avait été une source de fascination et de motivation pour les jeunes joueurs de tennis suédois. «Borg à Monaco! Pour nous, c’était comme aller sur la Lune! Wilander a suivi, et après tout le monde voulait les imiter. C’était même devenu un sujet de plaisanterie avec mon père. Quand je gagnais un tournoi, il me disait: «Monaco se rapproche» et quand je perdais au premier tour: «Monaco, ça ne sera pas pour cette année…»

Aujourd’hui, les motivations qui poussent à s’installer à Dubaï sont bien différentes. L’exil fiscal n’est pas une fin mais un moyen. Les joueurs qui s’installent à Dubaï ont tous le même profil: jeunes, promis à un grand avenir, déjà riches mais pas encore au point de ne pas devoir compter. «Quand vous avez 60 ou 80 millions de fortune, venir à Dubaï pour payer moins d’impôts n'a pas beaucoup de sens, calcule Yann Mrazek. Par contre, si vous êtes 15e ou 20e mondial, que vous gagnez beaucoup mais que vous dépensez également beaucoup, cela fait une grosse différence.»

L’argent économisé permet par exemple de s’offrir les services à l’année d’un physio ou d’un diététicien. Luca Pouille a ainsi surmonté ses réticences, encouragé par son père. «Ceux qui viennent le font pour investir sur leur carrière, pas pour planquer de l’argent sous le matelas, insiste Yann Mrazek. Vous savez que LeBron James dépense chaque année 1,5 million de dollars pour son corps?»

A l’heure où les finales de Grand Chelem sont cadenassées par un Big 4 entouré d’un staff pléthorique, Dubaï est peut-être le moyen de ne pas laisser ses rêves de gloire prendre la poussière au fond d’un parking.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo sport

Dix-neuf médailles: la réussite de Lea Sprunger & Co.

Les athlètes suisses reviennent des European Championships de Glasgow/Berlin, qui réunissaient les épreuves de sept fédérations, avec dix-neuf médailles. Retour en images sur les cinq performances les plus marquantes

Dix-neuf médailles: la réussite de Lea Sprunger & Co.

Switzerland's Lea Sprunger reacts after winning the women's 400m Hurdles final race during the European Athletics Championships at the Olympic stadium in Berlin on August 10, 2018. / AFP PHOTO / John MACDOUGALL
© JOHN MACDOUGALL