Crûment posée, la question est la suivante: Fribourg Gottéron a-t-il sciemment démoli Eric Landry, l'attaquant vedette du Lausanne HC, à dessein d'écarter un dangereux rival? Robert Lei-Ravello, président du club vaudois, le pense. Plus délicat: il le dit. «C'est un attentat», a-t-il déclaré samedi, au sortir d'un duel extraordinairement houleux et indigent – 7-3 en faveur de Gottéron, 2-1 dans ce barrage contre la relégation disputé au meilleur des sept matchs.

Le dossier est aux mains du juge unique de la Ligue. Dans le même temps, Lausanne étudie la pertinence de porter l'affaire devant le Tribunal civil de Fribourg. Objet du litige: l'action de la 22e minute. Affaissé près de la bande, Eric Landry en est ressorti le visage couvert de sang, avec une commotion cérébrale, une plaie ouverte entre les deux yeux, un nez cassé et une fracture de la pommette. «Il titubait. Il ne savait plus où il était», frémit Gary Sheehan, coach-assistant du LHC.

Personne n'a vu la scène avec exactitude. D'aucuns en ont débattu avec éloquence. Qu'il s'agisse d'une faute grave ou d'un accident de travail, le cas, en l'espèce, prend un tout autre relief. Lausanne défend farouchement la thèse de l'expédition punitive. Il fonde son opinion sur un article de La Liberté où, avant le début de la série, Gottéron aborde quelques points de sa stratégie. «Un entraîneur a demandé clairement, haut et fort, de s'en prendre à un joueur. Je constate que ledit joueur est aujourd'hui à l'hôpital, que sa carrière est peut-être terminée, à la suite d'une charge violente», fulmine Robert Lei-Ravello.

Coïncidence fâcheuse

Lausanne invoque la préméditation, au minimum l'instigation. Il s'appuie sur ces quelques lignes, sinon comminatoires, du moins ambiguës et irresponsables: «Eric Landry sera l'objet de toutes les attentions. Les «Dragons» chercheront à «sortir» le Canadien, qui a déjà écopé trois fois d'une pénalité majeure durant la saison régulière. La provocation devrait être à l'ordre du jour.»

Détail fondamental: à aucun moment, ces mots ne sont mis dans la bouche de Mike McParland, l'entraîneur de Gottéron; même si, implicitement, la formulation peut laisser penser qu'ils découlent d'un entretien. Jeff Shantz, auteur de la charge sur Eric Landry, plaide l'accident malencontreux: «C'est juste du hockey. Jamais je n'ai eu l'intention de nuire.» Entre autres documents vidéo, les images filmées par la caméra de Gottéron montrent une charge à la virilité suspecte. Elles montrent aussi que le visage de Landry heurte violemment un support du Plexiglas.

Reste une coïncidence troublante qui, plus fâcheux encore, survient après une accumulation de contentieux ouvertement assumée. Jeudi dernier déjà, Eric Landry avait subi un traitement de choc, affublé de deux gardes-chiourmes largement au fait de son irascibilité. «A son retour au vestiaire, Eric était contusionné de partout», prétend Gary Sheehan.

Samedi, Lausanne a déposé protêt pour faute technique, suite à la pénalité infligée, puis retirée à Jeff Shantz, au terme d'un long conciliabule. Quant à une action en justice, ses chances d'aboutir restent à définir. En matière de sanction pénale, le hockey suisse compte un seul précédent, lorsque Misko Antisin, en 1993, avait brisé le genou et la carrière de Petr Malkov. Un arrêt porte le nom du fautif (article 123a du Code pénal), condamné à 3000 francs d'amende pour dol éventuel, et… jamais sanctionné par la Ligue nationale de hockey.

Lausanne, avec plusieurs avocats au conseil d'administration, a encore alerté la Ligue sur deux «anomalies»: les visites de Roland von Mentlen, directeur de Gottéron, dans le vestiaire des arbitres, et la rhétorique guerrière bêtifiante de Mike McParland – qui répond à celle, non moins romantique, de son homologue vaudois Bill Stewart.

Tout cela s'inscrit dans le climat délétère qui entoure ce combat d'arrière-garde, avec des coups (96 minutes de pénalité samedi), des approximations, des entraîneurs surexcités, des dirigeants bavards et omniprésents. A lui seul, le visage ensanglanté, hagard et vindicatif d'Eric Landry dit l'allure de cette série.