Rarement Londres aura-t-elle attendu avec autant d'excitation un match de football. La capitale britannique, si longtemps sevrée de grandeur continentale, transpose soudain son duel d'élite sur la scène européenne, qu'elle voudrait tant dominer. Pour Arsenal et Chelsea, l'enjeu de ce match retour en quart de finale de la Ligue des champions (aller: 1-1) est énorme: Roman Abramovitch, l'impatient milliardaire russe, attend que Chelsea lui offre un retour immédiat sur investissement, et seul Arsenal se dresse sur son passage. Jusqu'ici impériale, la troupe d'Arsène Wenger vient de trébucher en Coupe d'Angleterre, ouverture d'une semaine cruciale qui risque de transformer ses certitudes de gloire en d'amères chimères.

Depuis 17 matches, Chelsea n'a plus triomphé d'Arsenal. Cette saison, en quatre rencontres, le club du nord de la ville a battu celui de l'ouest à trois reprises sur le même score (2-1) et, voici quatorze jours, le nul 1-1 obtenu à Stamford Bridge équivaut, grâce au but marqué à l'extérieur, à une demi-victoire pour les «canonniers».

Mais la défaite de samedi face à Manchester United (1-0), qui les prive d'une troisième Cup consécutive, risque de laisser des traces. Tout comme le calendrier démentiel (demi-finale de Cup samedi dernier, quart de finale de Ligue des champions ce soir, Liverpool vendredi, puis Newcastle dimanche en championnat) auquel est soumise la seule équipe des quatre divisions anglaises à être encore invaincue cette saison.

De tous les duels londoniens (Londres compte actuellement cinq équipes en Premier League), celui entre Chelsea et Arsenal n'est pas le plus acrimonieux, honneur qui revient à la rivalité des banlieues nord, entre Tottenham Hotspur et Arsenal. Mais c'est sans doute le plus prestigieux et le plus contrasté.

La continuité face à l'impatience

Arsenal dégage un sentiment d'immanence, de durée, de travail de fond. Depuis 1996, et l'arrivée d'Arsène Wenger comme entraîneur, le jeu cervoise tiède qui prévalait à Highbury a cédé le pas au champagne de la meilleure cuvée. L'Alsacien a patiemment cultivé son équipe comme on crée un grand cru. En vendangeant avec acuité des joueurs, français pour la plupart, prometteurs mais souvent perdus dans un cul-de-sac (comme Robert Pirès ou Thierry Henry), en insufflant au club un mélange étonnant d'ascétisme et de joie de jouer, agrémenté d'une confiance parfois proche de l'arrogance. Après deux doublés (1998 et 2002), Arsenal rivalise aujourd'hui avec Manchester United sur le plan footballistique, et rêve de concurrencer commercialement la maison mancunienne une fois son nouveau stade construit (2006). Une évolution taillée autour d'un maître mot: continuité.

Voilà un vocable qui semble inexistant à Chelsea. Après le règne chaotique du tonitruant Ken Bates, le grand-père millionnaire le plus mal élevé du foot anglais, les Bleus se sont mis à l'heure de l'arrivisme russe. Plus jeune, plus riche encore que Bates, Abramovitch a déversé ses centaines de millions sur Stamford Bridge, et une culture du tout, tout de suite qui ne détonne pas dans le quartier. Doté d'un carnet de chèques sans limites, le coach italien Claudio Ranieri s'est retrouvé à la tête d'une ribambelle de stars plus coûteuses les unes que les autres. Accusé de bricoler chaque week-end une équipe différente, le Romain est aujourd'hui sur un siège éjectable. L'attitude de ses dirigeants a fini par scandaliser la majorité des supporters, qui soutiennent bruyamment le stoïque transalpin à chaque occasion.