L'un, fils de bonne famille lombarde, se montre désespérément aphone; l'autre, qui a grandi en Calabre, est grognard au possible. Andrea Pirlo et Gennaro Gattuso, c'est le nord et le sud, l'eau et le feu. Le duo incarne à merveille les spécificités d'une Italie divisée par son histoire et certaines réalités sociales. Sauf quand il s'agit de faire cause commune pour soutenir l'équipe nationale de foot. Sur un terrain, les deux joueurs de l'AC Milan cristallisent les vertus traditionnelles de la Squadra azzurra: rigueur tactique, aptitude au combat, force mentale hors norme, rentabilité maximale. L'architecte et l'aboyeur - tels sont leurs surnoms - confèrent à la Nazionale son redoutable équilibre. Dans l'entrejeu, ils font office de cerveau et de chien de garde. Et rêvent, avant la demi-finale face à l'Allemagne ce soir à Dortmund (21h), d'imiter leurs glorieux aînés champions du monde en 1982.

A l'heure d'évoquer l'objectif ultime, Andrea Pirlo, 27 ans, ne hausse pas le ton. Regard dans le vide, visage inexpressif, il récite son texte comme on débite un poème devant le sapin de Noël. L'effervescence de la presse transalpine, il s'en accommode depuis longtemps. Face au pressing des micros, il lâche quelques banalités et s'enfuit. L'antithèse d'un Calcio si prompt à rouler les mécaniques, un contre-pied aux rites de la commedia dell'arte. «Pirlo est notre leader silencieux, il laisse ses pieds parler pour lui», s'excuse presque le sélectionneur Marcello Lippi, qui ne lui a jamais retiré sa confiance malgré une saison poussive avec l'AC Milan.

Et pour cause: s'il est sans doute le plus terne des joueurs italiens au crachoir, Andrea Pirlo se profile comme le mieux doté sur une pelouse. Capable de cumuler les fonctions de milieu récupérateur et de meneur de jeu, celui qui débuta à l'âge de 16 ans en Série A peut tout faire. A tel point que ses entraîneurs se sont longtemps gratté la tête: comment utiliser au mieux le joyau? A Brescia, club de ses débuts où il fit un bref retour en 2001, à l'Inter Milan, où il accomplit deux saisons mornes entrecoupées d'un séjour sous le maillot de la Reggina, la polyvalence du jeune homme déconcerte davantage qu'elle ne séduit.

Andrea Pirlo se montre juste assez pour attirer l'œil de l'AC Milan à l'été 2001. Lorsque les blessures de plusieurs titulaires contraignant l'entraîneur Carlo Ancelotti à l'aligner, le joueur se propose d'évoluer juste devant la défense. En gros, il réclame les clés de la baraque. On ne les lui reprendra plus. Il fêtera sa première sélection en septembre 2002 et il est aujourd'hui au sommet de son art. Avec la Squadra azzurra, il rayonne. Ratisse, relance, oriente, tire les coups francs et, à l'occasion, marque des buts (5 en 29 sélections). Un chiffre dit toute son influence sur l'équipe: durant ce Mondial, il a touché 411 ballons en cinq rencontres. «Quand je vois ce qu'Andrea est capable de faire, je me demande si je suis un footballeur», lance son garde du corps Gennaro Gattuso.

Aucun doute sur la question. Mais tandis que son compère de longue date - ils furent champions d'Europe avec les Espoirs en 2000 - œuvre au scalpel, le Calabrais, 28 ans, manie la hache. Dans sa chambre de gosse déjà, aucune trace de génie sur les murs. Il y avait affiché le poster du ténébreux Salvatore Bagni, exécuteur des basses besognes à l'Inter et à Naples dans les années 1980, réputé pour sa fougue et son abattage.

Gennaro Gattuso, qui admet volontiers sa piètre technicité, n'a en revanche pas son pareil pour annihiler les velléités adverses. Les yeux au bord des orbites, bave aux lèvres, il plante ses crocs dans les mollets de quiconque espère traverser les lignes italiennes.

«Mon tempérament fait que j'aborde un match avec la volonté de me battre sans arrêt», dit celui qui s'est affûté les jarrets sur la plage du bled. «Cela me fait parfois perdre les nerfs, mais c'est la seule façon que je connaisse de jouer au foot.» Une nature belliqueuse qu'il a affirmée, après ses débuts à Pérouse, sous le maillot des Glasgow Rangers lors de la saison 97-98. Au pays où il est permis de tacler à hauteur de la carotide, où celui qui met la tête là où personne n'ose mettre le pied est adulé, Gennaro Gattuso remporte un franc succès.

Fidèle soldat de l'AC Milan depuis 1999, il dit être transcendé sous les couleurs de la Squadra azzurra: «Quand je mets ce maillot, je pense à la région où je suis né, à tous les sacrifices faits par ma famille pour que j'en arrive là.»

Après avoir essuyé de douloureuses déceptions lors du Mondial 2002 et de l'Euro 2004, le Highlander transalpin a failli manquer l'expédition allemande. Touché à la jambe droite juste avant le départ, il a desserré les dents pour grogner sa façon de penser: «Si le sélectionneur ne m'emmène pas, je m'accrocherai au bus.»

Marcello Lippi n'a pas hésité une seconde. Le coach a même lancé son gladiateur barbu plus tôt que prévu dans la bagarre. A la première escarmouche, en fait, lorsque l'Italie s'est trouvée accrochée par les Etats-Unis et réduite à dix à la 35e minute d'une rencontre exagérément musclée. Depuis, le cerbère à crampons n'a plus quitté le terrain. Ce soir à Dortmund, il ne rechignera pas à aller au charbon. Pour mieux permettre à Andrea Pirlo de briller. Et avec ce duo, une chose est certaine, les Allemands ne vont pas rigoler.