Ils tirent inlassablement des bords sur des monstres de course, travaillent jour et nuit pour faire évoluer des multicoques futuristes. La vie des défis de la Coupe de l’America ne commence pas le premier jour de course. Presque sans interruption, des centaines de mercenaires œuvrent et consacrent leur vie à ce rendez-vous unique dans l’univers de la voile.

L’aiguière d’argent est d’abord un sacerdoce, travail de titan accompli par des passionnés qui ignorent tout de la semaine de quarante heures. «La première journée que j’ai passée au travail en revenant de maladie a duré de 6 heures à 21 heures, raconte Yves Detrey, membre de l’équipe navigante d’Alinghi. Nous sommes surtout à pied d’œuvre sept jours sur sept depuis quelque mois.» La besogne n’est pas répartie de manière uniforme sur l’année et certaines périodes sont d’une rare intensité. Peu de collaborateurs ont bénéficié d’un jour de repos depuis le début de l’année.

Christian Karcher, responsable des winchs chez Oracle et ancien membre du Défi suisse, estime que le passage au multicoque a rendu la tâche plus herculéenne encore. «Ce qui nous prenait une heure en prend maintenant quatre. Tout est compliqué par des problèmes de logistique. Une écoute que j’arrivais à lever seul, doit maintenant être portée par deux personnes. Il m’arrive même de me dire: «Il faudra bien que ça s’arrête un jour parce que, humainement parlant, ça ne va pas le faire… Cela ne m’était jamais arrivé avec les Class America.»

Les multicoques construits en un temps record et sans que le lieu des régates soit connu sont en permanence modifiés depuis plusieurs mois. «Chaque projet des designers évolue à une vitesse fascinante, dit Julien di Biase, responsable de la logistique d’Oracle. Il y a des équipes de jour et de nuit et chaque matin, de nouveaux éléments sont posés sur la table.» Tous les corps de métier sont sollicités en permanence. Les membres de l’équipe navigante travaillent avec les techniciens et les corvées sont distribuées. Julien di Biase a ainsi passé la nuit de mercredi à jeudi à bord du trimaran d’Oracle. Quand l’aile est laissée en place, une dizaine de personnes sont de garde sur le bateau et dans des containers pour parer à toute éventualité.

Les voyages aussi font partie de la vie de l’équipage avec son lot de bagages et de chambres d’hôtels. Mais cette fois encore, l’incertitude a été mal vécue. «Nous sommes partis aux Etats-Unis pour six semaines et nous y sommes restés seize mois, dit Christian Karcher. Je possède trois aspirateurs et cinq paniers à salade. Mais je ne sais pas où ils sont.» Les collaborateurs voyagent avec leur famille, surtout quand les enfants ne vont pas encore à l’école. Les équipes ont bien compris qu’il était essentiel que la vie personnelle de leurs employés soit la plus stable possible. «Les familles sont bien intégrées dans la vie quotidienne de l’équipe, précise Julien di Biase. Tous les vendredis, elles sont par exemple invitées pour des verrées ou des barbecues et les enfants peuvent voir où travaillent leur père ou leur mère.»

Pas facile pour autant de tout sacrifier au travail de son conjoint. «Ma charmante épouse a quitté son poste de responsable de l’informatique chez Patagonia pour me suivre, raconte Christian Karcher. Elle travaille en tant qu’indépendante mais cela ne lui apporte aucun contact humain. Elle a toute la journée son fils sur les bras, son mari dort dès qu’il rentre parce qu’il est vanné et elle bosse sur son ordinateur. Elle commence à en avoir marre. Il est donc possible que dans trois mois je fasse autre chose.» Il y a quelques années, le Français avait dû repousser l’adoption de son petit garçon de trois mois à cause d’un voyage impératif pour la Coupe. Yves Detrey, lui, n’a vu sa deuxième fille, née il y a quelques semaines, que deux jours après l’accouchement. «J’espère la revoir bientôt mais elle aura déjà bien grandi.»

Pour compenser les inconvénients de cette vocation, le salaire ne suffit pas. Aucun collaborateur ne veut donner de chiffres mais il est à l’évidence loin de celui d’autres sportifs. «En 2003, les responsables du Crédit Agricole m’ont prié de venir parce qu’ils voulaient s’occuper de mon salaire comme de celui des cyclistes, raconte Christian Karcher. Je suis arrivé à la succursale genevoise de la banque en tongs et en short; le directeur a eu l’air surpris. Quand je lui ai montré mes fiches de salaire, il m’a gentiment montré la sortie. J’étais payé vingt fois moins que les coureurs pros du Crédit Agricole.» Les bonus des skippers ou barreurs les plus renommés se comptent en revanche en millions.

Mercenaires des eaux, les membres des équipes renégocient leur contrat de coupe en coupe. Les plus futés avant même le résultat final. Entre deux éditions, les navigateurs s’entraînent sur d’autres supports. «Il y a toujours une phase de conception du bateau durant laquelle on continue à naviguer en participant à diverses régates à travers le monde, dit Yves Detrey. Sur cette campagne-là, on a fait beaucoup de multicoque et on a participé et remporté la saison des D35 sur le lac Léman. Pour être bons, nous devons naviguer tout le temps. Nous ne pouvons pas nous permettre d’arrêter pendant des mois.»

«Les grands chefs et les stars enchaînent les contrats, mais pour les autres, c’est souvent la galère, dit Christian Karcher. Personnellement, j’ai été réembauché par Oracle le lendemain de la victoire d’Alinghi, mais le contrat ne commençait qu’en janvier. Je suis donc resté cinq mois sans salaire.» Plus d’un millier de collaborateurs sont au chômage depuis 2007 à cause du conflit juridique qui a disqualifié toutes les équipes.

Passionnés par la Coupe de l’America depuis leur enfance, les membres de la grande famille de l’aiguière d’argent sont prêts à tout pour vivre quelques moments de grâce et de légende. «Gagner la coupe, c’est génial, s’enthousiasme Christian Karcher. Je suis un veinard, parce que j’ai connu comme 120 autres personnes Alinghi en 2003. Une ambiance créée de façon étonnante par Russell Coutts et Ernesto Bertarelli. C’était comme si on avait su six mois à l’avance qu’on allait gagner. Ça donnait une force morale incroyable à l’équipe. C’est pour ça que le jour où Alinghi m’a foutu dehors, j’ai appelé Russell Coutts pour retrouver cette magie.»