Cette escapade golfique commence dans un endroit inattendu. A deux pas de Retiro, la principale gare de trains et de bus de Buenos Aires. Là où se dresse la Villa 31, le plus médiatisé des bidonvilles de la capitale argentine pour sa situation géographique centrale. Au beau milieu de ce quartier de bric et de broc, ce gamin qui porte ses clubs de golf à bout de bras dénote.

Dylan Reales, 17 ans, est considéré comme l’une des plus belles promesses du golf argentin. Après avoir multiplié les victoires dans les tournois des catégories jeunes, il a connu des hauts et des bas, devant par périodes délaisser les terrains, plutôt que d’abandonner l’école ou sa mère Macarena, et ses cinq frères et sœurs, dont il est l’aîné.

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Pour accomplir son rêve et atteindre l’élite, le jeune golfeur devrait aujourd’hui enchaîner les tournois à l'échelle nationale. Si les résultats et les finances suivent, il tentera d’ici à une paire de saisons d’intégrer le circuit PGA d’Amérique latine. En cas d’échec, Dylan souhaiterait suivre des études de vétérinaire.

Une tradition argentine

Sans doute l’inspiration de son grand-père maternel et mentor, Julio Reales, 73 ans, passionné de chevaux. Débarqué à Buenos Aires à l’âge de 8 ans, tout seul, depuis sa ville natale de Cachi (province de Salta, dans le nord), l’homme a été recueilli et élevé par un homme lié au monde hippique, au point d’avoir mené une carrière de jockey. Il tente aujourd’hui de transmettre sa force de caractère à son petit-fils. «Je l’ai soutenu à chaque instant, insiste l’ancien jockey. Aujourd’hui, Dylan a besoin d’être accompagné par des professionnels. En golf, comme dans une course de chevaux, il faut avoir les yeux rivés vers l’objectif, sinon tu risques de dévier ta course et de foncer droit dans le mur.» Tout récemment, son entourage a pu collecter quelque 120 000 pesos argentins (1500 dollars au taux de change officiel). De quoi financer les déplacements et les dépenses quotidiennes de cette activité onéreuse.

Si Dylan devenait professionnel, il serait le premier golfeur originaire d’un bidonville. Mais le golf argentin a connu d’autres joueurs issus de milieux humbles. Ce fut le cas de Roberto De Vicenzo, le grand champion des années 1950 et 1960, contemporain de Jack Nicklaus et Gary Player. Deux des meilleurs joueurs actuels viennent aussi d’en bas: Angel Cabrera (vainqueur de l’US Open 2007 et du Masters d’Augusta 2009) et Andrés Romero. «Tous trois ont commencé très jeunes à jouer car ils vivaient tout près d’un parcours. Ils ont appris à marcher sur la pelouse», relate Dylan Reales. Il doit lui voyager deux heures en bus aller-retour pour s’entraîner au club José Jurado, situé dans le lointain quartier de Villa Lugano, à l’extrême sud-ouest de Buenos Aires. La fédération argentine lui aurait offert de s’entraîner au golf de Pilar, mais les quatre heures de transports en commun (aller) qui le séparent de la villa 31 rendent le deal impossible.

C’est à 8 ans que Dylan a été piqué par la petite balle blanche, par le plus grand des hasards, en tombant sur la chaîne Golf Channel. Ce jour-là, la paix qui émane de ces lointains parcours le fait s’évader du salon de son grand-père et de la maison familiale de la manzana («bloc») numéro 4. «Au lieu de regarder des dessins animés, je me suis mis à voir du golf tous les jours, se remémore-t-il. J’ai dit à mon grand-père que je voulais y jouer, il m’a répondu que c’était un sport de riches.»

Le fou du bâton

Il construit pourtant à son petit-fils un club en bois, avec lequel le garçon tape dans tout ce qui croise son chemin. Cela lui vaudra d’être surnommé par ses voisins el loco del palo, à traduire par «le fou du bâton», même si palo signifie aussi club de golf. Quelques mois plus tard, Dylan et son grand-père tentent de s’inscrire à un cours offert aux moins de 14 ans par le club municipal de Palermo. Ils sont refoulés en annonçant leur lieu de résidence.

Le jeune homme aurait pu ne jamais toucher un club de golf si l’un des professeurs du club, Daniel Ocampo, ne l’avait pas pris sous son aile. Grâce à son soutien, le pibe («gamin») s’entraîne, prend du plaisir et gagne son premier tournoi, en décembre 2012. «Ce t-shirt jaune flashy et ces baskets… Je n’étais vraiment pas équipé pour jouer au golf… Mais j’étais le plus heureux des gosses», s’amuse Dylan, en ressortant les photos souvenirs, rangées avec d’autres objets collectors, comme ce maillot argentin signé par Tiger Woods.

Ce succès sera suivi d’autres, notamment lors du tournoi organisé l’année suivante par le journal La Nación, dans le club de San Isidro, situé dans la banlieue aisée au nord de Buenos Aires. «J’ai été très bien reçu par la direction du club, qui m’a proposé de m’entraîner gratuitement. Mais les socios se sont opposés à ma présence. Je suis vite parti», se remémore Dylan, qui n’a plus jamais foulé la pelouse de ce club.

Sang-froid

Son histoire attire rapidement l’attention des médias. Dylan est l’invité des plateaux télé les plus courus, tels que celui de la vedette Mirtha Legrand où le pauvre gamin de 10 ans se défend comme il peut dans un interrogatoire éblouissant de strass et de paillettes. Sa popularité joue toutefois souvent en sa faveur, comme lorsqu’il reçoit l’aide financière de Claudio Borghi, champion du monde de football avec l’Albiceleste en 1986 et passé par Xamax un peu plus tard, dans l’achat d’une nouvelle série de clubs.

«En tant que personne et en tant que joueur, la principale force de Dylan est son humilité, résume son ami Matias Gramajo, 33 ans, golfeur professionnel de ses 20 ans à ses 27 ans. Avoir été publié en une du journal le plus important du pays [Clarín, le 18 octobre 2010], être passé à la télé et ne pas avoir perdu la tête, c’est une preuve qu’il sait garder son sang-froid. En sport, rien n’est jamais gagné d’avance, mais Dylan a un potentiel énorme pour réussir.»

Gramajo fait partie de la direction du club José Jurado, où Dylan s’entraîne gratuitement depuis cinq ans. Revenu en août d’un séjour de six mois aux Etats-Unis, où 8% de la population pratique son sport, il a souhaité œuvrer à la démocratisation du golf dans son club, en lançant un programme de «golf inclusif» auprès des gamins déshérités des quartiers environnants. Depuis, une dizaine d’enfants viennent suivre des cours au club, encadrés notamment par le jeune Dylan. Leur Tiger Woods à eux.