Marc Hirschi a fini par toucher au but dans la 12e étape du Tour de France qu’il a enlevée en solitaire, ce jeudi à Sarran. Il s’est imposé en attaquant à 28 kilomètres de l’arrivée, dans l’ascension du Suc au May, une côte sévère qui domine le massif des Monédières.

Point d’échappée ce mardi pour Marc Hirschi. Sur les 168,5 kilomètres séparant Le Château-d’Oléron de Saint-Martin-de-Ré, le cycliste suisse est resté bien sage alors que ses compatriotes Stefan Küng (Groupama-FDJ) et Michaël Schär (CCC) tentaient d’animer la dixième étape du Tour de France. Le parcours était taillé pour une arrivée au sprint (qu’a enlevé Sam Bennett), et le bonhomme n’est pas du genre à se fatiguer pour «montrer le maillot», souligne l’ancien coureur Daniel Atienza. Non, s’il part, c’est «pour gagner», alors il faut que le terrain le lui permette. Mais pas de doute, selon le consultant de la RTS: «En fin de semaine ou plus tard dans les Alpes, il tentera encore sa chance.» Cela devient déjà une habitude.

Le Bernois de l’équipe allemande Sunweb n’a que 22 ans et il participe à la Grande Boucle pour la première fois. Mais son poids plume (1 m 74, 60 kilos) chatouille la routine du peloton et les émotions des (télé)spectateurs en cette première moitié d’épreuve. Dès la deuxième étape, il parvenait à prendre la roue de Julian Alaphilippe lors de son attaque à 9 kilomètres de l’arrivée, pour terminer deuxième derrière lui. Ce dimanche, il partait seul à l’assaut de 100 kilomètres lors de la neuvième étape. Il fut repris à moins de 2 bornes de la ligne par le groupe des favoris, puis battu au sprint et finalement troisième.

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Sunweb, l’équipe idéale

Si près du but à deux reprises, le garçon se dit «déçu» à l’arrivée, avant que l’amertume ne se dissipe au profit de la satisfaction là d’avoir conquis le maillot blanc du meilleur jeune (perdu depuis), ici d’avoir été la grande attraction de la journée. Les spécialistes, eux, sont subjugués. «Honnêtement, il m’épate, relève Daniel Atienza. A 22 ans, un cycliste est simplement heureux d’être sur le Tour et, s’il peut se mêler à une échappée ou l’autre, c’est génial. Marc, lui, part pour 100 kilomètres tout seul et, lorsqu’il se fait reprendre, il ne se dit même pas «OK, j’ai bien travaillé», non, il resserre ses chaussures, il y croit et il va disputer la victoire à quelques-uns des meilleurs coureurs du monde… C’est la marque des champions.»

Pour l’ancien coureur hispano-suisse, le jeune homme est exactement au bon endroit dans les rangs de Sunweb, une formation sans leader concerné par le classement général où il peut laisser libre cours à son panache. Echappe-toi si tu peux, Marc Hirschi. Tout le monde te regarde. Tu es déjà l’un des jeunes talents les plus courtisés du peloton. Et, bien sûr, ton pays scrute tes performances. Est-ce toi qui vas ramener le drapeau rouge à croix blanche sur les podiums cyclistes?

Le garçon est trop jeune pour avoir vu Alex Zülle lutter pour le maillot jaune (deuxième en 1995 et 1999), mais ce sont les succès de Fabian Cancellara qui lui ont fait mettre sérieusement le pied au pédalier. Ses parents habitent à Ittigen, comme «Spartacus». Lorsque ce dernier décroche l’or olympique du contre-la-montre à Pékin, en 2008, le petit Marc a 10 ans et obtient de lui un autographe. Il aura plus tard l’occasion de rouler régulièrement avec lui, jusqu’à devenir son protégé: la dernière vraie vedette du cyclisme suisse est aujourd’hui l’agent de la nouvelle sensation de la discipline.

Un rôle de mentor

«A new star is born, jubile l’ancien champion, retraité depuis 2016. C’est une jolie histoire: Marc habite à 300 mètres de chez moi, j’ai été son idole et aujourd’hui nous collaborons.» Il tient toutefois à préciser son rôle, relativement loin du domaine sportif: «Ni entraîneur, ni physio, ni mécano», plutôt un mentor présent pour aider le jeune homme à prendre les bonnes décisions dans le tourbillon qui s’annonce. «Ce n’est pas grâce à moi qu’il court bien, mais je peux lui donner des conseils pour se mettre dans les meilleures dispositions possible, lance celui qui va vers ses 40 ans. Il va devoir trouver un équilibre dans sa vie. Il va être très sollicité, tout le milieu du cyclisme l’attend désormais… Ce sont des choses que je connais assez bien.»

En selle, Marc Hirschi est pourtant assez loin d’être le nouveau Cancellara. «L’un n’a rien à voir avec l’autre. Fabian était un vrai rouleur, redoutable en contre-la-montre, tandis que Marc possède une palette complète qui lui ouvre toutes les possibilités», analyse Ulrich Kohler, directeur sportif de l’équipe de division continentale Akros-Excelsior-Thömus, qui a travaillé avec les deux lorsqu’ils étaient jeunes.

A bientôt 80 ans, il a vu passer beaucoup de champions en devenir, mais peu avaient «le talent naturel» de Marc Hirschi. Il l’a repéré lorsque le petit prodige n’avait que 12 ans, à l’occasion des championnats bernois organisés sur la piste du vélodrome d’Aigle. Il était en première année de sa catégorie d’âge et dominait déjà ses concurrents d’un ou deux ans de plus, sans bénéficier du développement physique précoce qui fausse parfois les perspectives.

Quelles limites?

«J’ai fait en sorte qu’il rejoigne mon équipe et son potentiel ne s’est jamais démenti, poursuit Ulrich Kohler. Il a gagné presque tout ce qu’un jeune cycliste peut gagner en Suisse.» Et au-delà: en espoirs, il a été sacré champion d’Europe et du monde sur route en 2018, puis a décroché une brillante troisième place sur la Classique de Saint-Sébastien en août 2019, six mois après ses débuts professionnels.

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Alors, tous les observateurs avertis sont «impressionnés» par ses performances sur le Tour de France, mais aucun ne se dit véritablement «surpris» de le voir aux avant-postes. Ils se demandent plutôt où se situent ses limites. «Est-ce que Marc remportera des classiques d’un jour, des courses à étapes d’une semaine ou le Tour de France? Je ne sais pas. Mais il gagnera des courses», promet Fabian Cancellara. Ulrich Kohler ne dit pas le contraire: «Pouvoir se battre pour le maillot jaune dépend de beaucoup de choses, de l’équipe, du statut. Mais oui, je crois que ce sera possible pour lui. Plus que pour aucun autre Suisse depuis Tony Rominger, Alex Zülle et Laurent Dufaux.»


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