«Nouvelles révélations sur un scandale»: le titre barre la une du quotidien Aujourd'hui, édition nationale du Parisien, contrôlé par les Editions Amaury, comme L'Equipe. Mais l'accroche géante n'a rien à voir avec l'affaire – avortée – qui secoue le peloton: la mise au jour d'une prise de cortisone par un des 180 coureurs au départ. A l'intérieur, le ton des quatre pages qui relatent quotidiennement la Grande Boucle est serein, abondant, complet. Sans lyrisme cependant. L'Equipe, la bible du Tour, elle se veut documentée. Le quotidien sportif apporte beaucoup de faits et d'interviews et ne cache pas ses agacements. Rien à voir toutefois avec les mots empreints de scepticisme voire de soupçon qui habillent les colonnes de Libération, du Monde ou encore de L'Humanité depuis une semaine.

Ce ton différent de la majorité des médias écrits et parlés est-il une stratégie commerciale, une démarche intellectuelle ou la traduction d'un scepticisme fondamental? La réponse des intéressés: «Après l'édition calamiteuse de 1998 où nous avions demandé, en étroit accord avec la rédaction en chef, l'arrêt du Tour, nous avons longuement hésité sur la couverture à donner cette année», explique Yves Bordenave, envoyé spécial du Monde. «On s'est posé la question du nombre de pages, de l'effectif à mobiliser et de la manière de l'aborder, confirme Michel Dalloni, chef du service des sports interrogé à Paris. Nous avons pris le pari de rendre compte d'un événement social majeur en France, de l'aspect sportif et de ne pas être dupe des dérapages. Nous avons donc sur le Tour trois journalistes et un analyste technique qui éclaire notre lanterne.»

Yves Bordenave poursuit: «Il est de notre devoir d'être au moins interrogatif. Il faut mettre du doute, de la même manière que personne ne prend la parole des hommes politiques pour argent comptant. Nous savons bien que le cyclisme n'abandonnera pas du jour au lendemain les travers qu'il traîne depuis des années. Nous voulons surtout être attentifs aux signes de mensonge ou d'hypocrisie qui subsiste». Un cas précis? «Ce qui s'est passé jeudi est éloquent. Les révélations de L'Equipe ont reçu pour réponse un démenti avec explication qu'il y avait à l'appui du coureur un certificat en bonne et due forme.»

A Libération, on revendique un positionnement en marge: «Originale, notre position? Peut-être. En tout cas inconfortable, explique Jean-Louis Le Touzet. D'abord parce qu'il est difficile de lire ce Tour. Ensuite, parce qu'on a choisi de ne pas raconter la course et de s'intéresser plutôt aux affaires que le cyclisme traîne. Nous avons pour principe d'avoir sur le Tour un gros œil car on en avait marre qu'on nous mente. Le cyclisme reste prisonnier de son propre mensonge. Et nous supportons mal cette permanence des dirigeants de la Grande Boucle à utiliser le vocabulaire «Le renouveau du Tour» ou «Le Tour reprend ses droits».» Mais en titrant samedi dernier «Le Tour des farces», Libération n'en fait-il pas trop? «Parfois on grossit le trait, mais il n'est pas extravagant», dit Jean-Louis Le Touzet.

Sur l'épisode de l'étape la plus rapide de l'histoire entre Laval et Blois, Libération et Le Monde doutent à haute voix, alors que tous les anciens et actuels cyclistes assurent qu'il n'y pas anguille sous roche: «C'est tout de même étonnant ce record. Ce n'est pourtant pas la première fois depuis 1903 qu'il y a du vent arrière», justifient en chœur Bordenave et Le Touzet. «Beaucoup de confrères ici doutent, poursuit le journaliste de Libération. Vous aussi. Mais la large majorité reste encore paralysée. Reste un gros progrès: aujourd'hui, les journalistes se posent des questions.»

Grand lecteur de journaux chaque matin au Village du Tour, le commentateur de télévision Jean-Paul Olivier, surnommé Paulo la science, a remarqué le ton réservé d'une poignée de médias. «Chacun est libre. Mais il n'y a pas besoin d'être polémiste quand il n'y a pas lieu de l'être. Le Tour démarre bien. On assiste à de belles attaques, à de somptueux sprints. C'est un cyclisme moderne qui va vite. Pour moi, il n'y a pas lieu d'être suspicieux. Si des coureurs se révèlent être tricheurs, il faudra les sanctionner. Point. Mais je lis aujourd'hui le Tour comme une grande fête sportive et populaire.»