Ils approchent à grands pas de la trentaine. Eddy Barea avec une vigueur inlassable, en patron gouailleur de Neuchâtel Xamax; Alexandre Comisetti avec une folle envie de jeu, de gaieté, dans un Servette qui en a beaucoup manqué. Cette saison sera déjà, un peu, le crépuscule d'une longue carrière, entamée à l'âge d'or du football helvétique. Regards croisés sur dix années au sommet, avec une belle hauteur de vue.

Le Temps: A 30 ans, abordez-vous une nouvelle saison avec le même état d'esprit qu'à 20 ans?

Eddy Barea: Je garde un mauvais souvenir de mes débuts. Mes apparitions sous le maillot servettien s'étaient limitées… à la photo d'équipe. Les jeunes, à l'époque, nous servions un peu d'alibi. La formation était une lointaine préoccupation. Ma volonté est restée intacte mais, avec l'expérience, j'ai appris à discerner les moments importants des autres.

Alexandre Comisetti: Les saisons défilent et je me dis que, pour moi, il n'y en aura peut-être plus beaucoup. Alors, je vis chaque instant avec une grande intensité. Plus le temps passe, plus j'ai conscience d'exercer un métier extraordinaire. Le terrain, l'air libre, l'odeur de l'herbe, tout prend un autre relief. Le fait de fonder une famille a changé ma perception de l'existence mais, pour mon équilibre, le football reste primordial. Avec Servette, nous avons vécu des mois pénibles et, lorsque je suis triste dans ma profession, j'ai du mal à être heureux à la maison.

– L'érosion des salaires, les faillites ne rendent-elles pas votre métier plus difficile?

E. B.: Paradoxalement, je pense que les jeunes ont davantage de chances de percer maintenant. Dans les années 90, les clubs suisses avaient un certain pouvoir d'achat. Ils pouvaient engager des étrangers de solide renommée, mais aussi retenir les talents au pays, en leur offrant des revenus confortables. Aujourd'hui, cette génération gagne sa vie hors des frontières, parfois dans les séries inférieures, et les bons étrangers sont hors de prix. Pour les jeunes, il y a des places à prendre. D'autant que notre football a compris l'importance de la formation pour survivre.

A. C.: Je pense au contraire que la situation est devenue extrêmement précaire. En Allemagne, en France, en Italie, et maintenant en Suisse, quantité de footballeurs pointent au chômage. Pour se lancer dans une carrière à 20 ans, aujourd'hui, il faut une confiance inébranlable en soi. Passé un certain âge, des jeunes en arriveront à se demander s'il vaut la peine de persévérer, ou s'il ne serait pas plus sage d'apprendre un métier.

– En tant que salariés d'un club de moyenne importance, parvenez-vous encore à vivre du football?

E. B.: Mon revenu équivaut à celui d'un travail alimentaire, la passion en prime. En dehors de l'axe Bâle/GC, les salaires permettent de nourrir une famille, mais plus d'assurer ses arrières.

A. C.: Comme toute l'équipe, j'ai consenti cet été une baisse considérable de mon revenu mensuel (ndlr: Servette avoue trois mois d'arriérés de salaire). C'est la fin d'une époque. J'évite de trop m'apitoyer sur mon sort car, moi aussi, je lis les journaux et je constate que ce n'est facile pour personne. Désormais, un grand nombre de joueurs, en LNA, touchent le smic.

– Selon vous, quelle perception les Suisses ont-ils du statut de footballeur aujourd'hui?

E. B.: Notre profession est toujours accueillie avec un petit sourire en coin. En général, lorsque je dis que je suis footballeur, les gens répondent: «Et à côté, vous faites quoi?» Une autre catégorie de gens, plus rare, imagine que nous gagnons des fortunes et que nous menons une vie de nabab. A tout prendre, je préfère encore les sourires narquois…

A. C.: Notre statut social, en Suisse, est bien mieux reconnu qu'il y a dix ans. Même si, récemment encore, une personne m'a demandé quel était mon vrai travail…

– Qu'attendez-vous de cette saison?

E. B.: J'aimerais que Xamax préserve les valeurs collectives qui étaient les siennes. J'aimerais que, sans un immense talent et avec un budget modeste, nous continuions d'égayer notre ordinaire. J'espère enfin que nous ne connaîtrons aucun problème de trésorerie car, l'air de rien, ce climat d'insécurité mine l'équipe.

A. C.: Je voudrais de la vie, des émotions. Je voudrais voir renaître des rapports humains, des échanges avec le public, les dirigeants, le concierge.

– De l'avis unanime, Bâle et Grasshoppers sont intouchables. La perspective de lutter pour une hypothétique troisième place n'est-elle pas frustrante?

E. B.: En Suisse, nous avons parfois une vision restrictive. Si deux clubs règnent et participent chaque année à la Coupe d'Europe, nous en profiterons tous. L'exemple du FC Bâle l'a démontré: il faut acquérir une renommée internationale pour susciter un vaste engouement. Or, au cours des dix dernières années, nous avons vu défiler cinq ou six champions suisses différents. Cette variété témoigne de structures précaires, d'une instabilité manifeste.

A. C.: Je pourrais nier la suprématie de Bâle et GC, invoquer la vérité du terrain, mais ce ne serait que pure démagogie. Nous sommes confrontés, ici, à une réalité économique implacable. Charge à nous de la mettre à mal, de relever ce défi excitant.

– Quel problème rencontré la saison dernière souhaitez-vous absolument éviter?

E. B.: Nous avons trop dépendu de nos buteurs. C'est dangereux. Pour le reste, nous avons décroché une troisième place inespérée et, cette fois encore, nous n'aurons pas l'obligation formelle de figurer aux avant-postes.

A. C.: La saison dernière fut une interminable accumulation de frustrations. Des problèmes ont succédé à d'autres; les finances, les défaites, la tristesse ambiante, le débat autour du stade. Jamais nous ne nous sommes accordé le temps de nous réjouir d'une victoire. Pour la première fois dans ma carrière, j'ai eu l'impression, chaque matin, de partir au travail. Les dirigeants font des efforts, les joueurs aussi. Puissions-nous retrouver un peu de gaieté.

– La désaffection du public est-elle une fatalité?

E. B.: Je doute que la Suisse ait véritablement une culture de football. Quand j'étais môme, je me rendais aux Charmilles avec mon père. Autour de nous, dans les gradins, nous entendions peu parler le français. Aujourd'hui, la communauté étrangère suit les matches de son propre pays à la télévision. Peut-être également que nous avons du mal à tisser des liens avec la population.

A. C.: Contrairement à d'autres pays, nous n'avons pas le réflexe, l'habitude d'aller au match chaque semaine. A Genève, le public attendait un nouveau stade. Maintenant, il attend des résultats. On nous a sévèrement accusés, les joueurs, de ne pas nous battre. Je suis convaincu que nous n'avons jamais triché mais, en même temps, je n'ai pas envie d'esquiver cette critique. Si tout le monde a la même perception de notre attitude depuis les tribunes, nous devons changer.