«Je n’ai fait que mon travail», a-t-il dit, peut-être pour calmer le jeu. Auteur de plusieurs arrêts décisifs, dont deux ou trois aux allures de miracles, lors de la victoire de Chelsea sur le terrain de Brentford (0-1), Edouard Mendy a remis les Blues en tête de la Premier League et ravivé une polémique qui enfle depuis dix jours. Le gardien de but sénégalais, désigné «homme du match» samedi et «meilleur gardien de la saison 2020-2021» en août par l’UEFA, ne figure pas dans la liste des 30 candidats au Ballon d'or, révélée le 8 octobre par son créateur, le (désormais) mensuel France Football.

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Les Sénégalais ont été les premiers à s’offusquer de cet oubli, «inadmissible» pour l’attaquant de Liverpool Sadio Mané, «scandaleux» selon l’ancien joueur El-Hadji Diouf. Depuis samedi, des voix de Chelsea se sont ajoutées au concert d’incompréhension. «Il méritait d’être dans cette liste», a estimé son entraîneur Thomas Tuchel, tandis que le défenseur Antonio Rüdiger a demandé sur Twitter: «Que quelqu’un m’explique pourquoi il n’y est pas…» Même l’entraîneur de Brentford, Thomas Frank, y est allé de son couplet: «Si vous voulez gagner quelque chose en tant qu’équipe et en tant que club, vous devez avoir un grand gardien de but. Ils ont un très bon gardien, et sans lui, ils ne seraient pas en tête du championnat.» Ni champions d’Europe.

Longtemps, les gardiens furent les favoris des médias, car les plus faciles à magnifier pour les radio-reporters et les plus proches à saisir en pleine action pour les photographes. Mais depuis la création du Ballon d'or en 1956 par France Football, seul le Soviétique Lev Yachine en 1963 a remporté cet équivalent footballistique de l’oscar du meilleur acteur. Cinq autres gardiens – Dino Zoff, Ivo Viktor, Oliver Kahn (deux fois), Gianluigi Buffon et Manuel Neuer – sont montés sur le podium, et seul Kahn en 2002 fut proche (à une erreur de main près, en finale de la Coupe du monde) de l’emporter.

Les statistiques au secours des gardiens

La télévision a progressivement mis l’accent sur les exploits des buteurs et les erreurs des gardiens. Un combat perdu d’avance pour ces derniers. D’autant que l’évolution des tactiques fait de plus en plus appel à des aspects peu visibles de leur jeu (l’anticipation, le placement, la rapidité de la prise de décision, le jeu court au pied). Les actions spectaculaires ne sont souvent que la conséquence d’erreurs que les grandes équipes commettent rarement. «Je préfère quand mon gardien n’est pas le héros du match», a rappelé Thomas Tuchel samedi.

Les gardiens actuels disposent cependant d’une arme nouvelle. Depuis que les statistiques ont inondé le marché de l’analyse de match, ils peuvent aussi se prévaloir de chiffres et de records. Ainsi Edouard Mendy, gardien de l’une des défenses les plus imperméables d’Europe, a-t-il réussi à Brentford son 21e match de l’année, toutes compétitions confondues, sans prendre de but. Il totalise 20 «blanchissages» en 38 matchs de Premier League depuis son arrivée, fin septembre 2020, en provenance de Rennes. Cette saison, il a subi 28 tirs cadrés et n’a encaissé que trois buts. L’analyse détaillée de ces situations lui attribue entre «3,1» et «3,5» buts évités, selon les sources.

Donc voilà: Edouard Mendy est un excellent gardien qui a changé le destin de son équipe mais qui ne pourra prétendre au Ballon d’or. Son absence est d’autant plus notable que depuis 2016 (année de l’intronisation d’une liste de 30 nommés), il y avait toujours eu plusieurs gardiens sélectionnés: quatre en 2016 (Buffon, Rui Patricio, Lloris, Neuer), trois en 2017 (Buffon, Oblak, De Gea), quatre en 2018 (Alisson, Courtois, Oblak, Lloris) et trois en 2019 (Alisson, Lloris, Ter Stegen)*. Cette année, le champion d’Europe italien du PSG, Gianluigi Donnarumma, est le seul portier de la liste.

«Un manque d’antériorité»

Contraint de s’expliquer sur ce qui est en passe de devenir une affaire d’Etat au Sénégal, le rédacteur en chef de France Football Pascal Ferré s’est justifié dans une interview au quotidien Le Soleil en prétextant «un manque d’antériorité». «Edouard Mendy est l’archétype d’un joueur à l’ascension supersonique. Il a accompli une saison 2021 exceptionnelle. Mais elle ne vient pas après cinq années exceptionnelles.» Un argument également valable pour Pedri (Barcelone, Espagne) et Mason Mount (Chelsea, Angleterre), qui sont pourtant dans la liste.

Mais Pedri et Mount ont participé à l’Euro, où leurs sélections ont brillé, alors qu’Edouard Mendy n’a joué en 2021 avec le Sénégal qu’une rencontre amicale contre le Cap-Vert et des matchs qualificatifs pour la Coupe du monde contre le Togo, le Congo et la Namibie. «Les joueurs qui jouent pour des sélections africaines sont moins exposés sur la scène internationale», a regretté dimanche l’entraîneur sénégalais Habib Beye sur le plateau de l’émission Canal Football Club. «Je pense que nous [Africains], nous devons faire le double de certaines personnes pour être bien jugé, bien vus», a estimé le défenseur central de Naples Kalidou Koulibaly après le match contre la Namibie.

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Le principal handicap d’Edouard Mendy n’est peut-être ni sa nationalité ni sa couleur de peau, mais bien son parcours. A 29 ans, il a percé sur le tard. Il n’a jamais été catalogué «pépite», ni sélectionné en équipes de jeunes, ni joué pour de grandes équipes avant Chelsea. Dans un milieu qui survalorise le mérite et le travail mais récompense surtout le statut et la réputation (les quatre fils de Zinédine Zidane ont joué en équipe de France de jeunes), Edouard Mendy est un prolétaire au milieu d’aristos. Un parvenu dont on rappelle complaisamment qu’il a brièvement été au chômage il y a sept ans.

* Il n’y a pas eu de Ballon d'or en 2020.