Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Les joueurs d'Eibar lors du match contre le Real Madrid, le 10 mars 2018.
© VINCENT WEST/REUTERS

Football

Eibar ou l’art du contre-pied

Dirigé par un duo féminin, le petit club basque est depuis quatre ans l’une des attractions du football espagnol. Grâce à ses bons résultats sportifs et financiers, mais aussi à son fonctionnement humaniste

Au bout d’un énième lacet accroché à une montagne parsemée de chênes, l’horizon finit par s’ouvrir. En contrebas, la croûte terrestre semble avoir été scindée en deux par un coup de hache divin. Dans cette étroite vallée où coule le fleuve Deba se niche Eibar et ses usines désaffectées aux carreaux édentés. Une cité au climat et à l’architecture britanniques, posée à mi-chemin entre une Bilbao métamorphosée par «l’effet Guggenheim» et la station balnéaire de San Sebastian.

Dans une atmosphère digne d’un film de Shane Meadows, on croise des mères de famille esquivant les gouttes de pluie derrière leurs poussettes et des retraités qui refont le monde au bistrot du coin, loin des cartes postales de l’Andalousie ou de la Catalogne. Il faut avoir une sacrée foi – et un brin de folie – pour imaginer construire un terrain de football dans ce paysage accidenté. Sur la façade sud de cette faille spatiotemporelle se dresse pourtant Ipurua, le plus petit stade de première division espagnole (7000 places), antre de la Sociedad Deportiva Eibar et allégorie d’un peuple singulier, longtemps écartelé entre l’Athletic Bilbao et la Real Sociedad, les deux plus grands clubs du Pays basque.

Ne jamais s’avouer vaincu

Défiant cette topographie hostile, la population locale dépassait tout juste le millier d’habitants au XVIIIe siècle, avant de devenir le fleuron de l’industrie d’armement de la péninsule ibérique. A la création du club en 1940, Eibar compte 40 000 âmes, dont une grande part de Galiciens attirés par la croissance économique. Au sortir de la guerre civile, les canons des fusils se muent en cadres de vélo et les culasses de pistolet en agrafeuses, tandis que les chaînes de montage se mettent à produire des machines à coudre, des mobylettes et des pièces automotrices. «La ville a toujours eu une âme entrepreneuriale et cette faculté à se réinventer, relève Amaia Gorostiza, la présidente du club local. L’Eibarrés [l’habitant d’Eibar] ne s’avoue jamais vaincu!»

Elue en mai 2016 à la tête de l’institution sportive après avoir siégé deux ans au sein de son conseil d’administration, cette quinquagénaire est la fille d’Amaya Telleria, une figure locale qui a racheté un atelier automobile au bord de la faillite dans les années 1950 pour le convertir en multinationale lucrative, qu’elle revendra à une société de Bilbao pour 186 millions d’euros. «J’ai accepté de relever ce challenge pour ma ville», plaide Amaia Gorostiza, qui semble avoir hérité du sens des affaires de sa mère. Brillante entrepreneuse, celle-ci est accompagnée dans la gestion de la Sociedad Deportiva Eibar par Patricia Rodriguez, sa directrice générale et financière.

La parité, une évidence culturelle

Le duo doit parfois essuyer les remarques sexistes ou le mépris de certains homologues rétrogrades, mais qu’importe. «Les femmes ont toujours travaillé aux côtés des hommes dans les usines d’Eibar, on a du mal à comprendre que cela puisse surprendre les gens de nous voir occuper ces fonctions. Ici c’est quelque chose d’absolument naturel», insiste la présidente de l’actuel dixième de Liga. Plus d’un tiers des spectateurs qui garnissent les tribunes d’Ipurua chaque week-end sont des femmes (36%, la moyenne étant de 30% en Espagne). «En ce sens-là, Eibar est une projection directe de la société eibarresa», juge Patricia Rodriguez, l’une des cinq femmes qui composent l’équipe dirigeante du club.

Le club ne favorise absolument pas les femmes dans son recrutement, mais on ne met pas de barrière non plus

Patricia Rodriguez, directrice générale du club

Depuis son accession à l’élite en 2014, Eibar a mis en place un processus d’embauche ouvert et transparent, via une entreprise de ressources humaines. «Le club ne favorise absolument pas les femmes dans son recrutement, mais on ne met pas de barrière non plus, précise Patricia Rodriguez, qui a elle-même répondu à une annonce publiée sur la plateforme d’emploi en ligne InfoJobs pour obtenir son poste. Lorsque nous embauchons quelqu’un, à aucun moment nous ne nous posons la question de savoir comment une femme va se débrouiller parmi tous ces hommes.»

La directrice générale n’était pas particulièrement fan de ballon rond avant d’intégrer la direction d’Eibar, mais elle s’est vite prise au jeu. «C’est exaltant de pouvoir créer à partir d’une feuille blanche, s’enthousiasme-t-elle. En Espagne, les clubs de football accumulent les dettes, comme si c’était inéluctable… Nous estimons au contraire qu’un club doit se gérer comme une entreprise normale: il doit surtout être rentable et stable.» Dans la foulée de sa montée en Liga, une campagne de financement participatif est organisée afin d’amplifier le capital du club à hauteur de 1,7 million d’euros, le minimum exigé par la ligue espagnole pour les clubs professionnels.

Le «modèle Eibar», cas d’école

Plus de 11 000 actionnaires répartis dans toute l’Espagne et dans une soixantaine d’autres pays apportent leur pierre à l’édifice sous la bannière «Defiende al Eibar» (Défends Eibar). «La ville était à moitié endormie, pratiquement éteinte après des années de crise, dépeint Amaia Gorostiza. Les succès du club ont impulsé la renaissance d’Eibar. Des gens du coin sans emploi sont venus acheter 50 euros d’action pour participer à l’effort commun, il y a eu un courant de sympathie pour David contre Goliath.»

Le «modèle Eibar» a fait l’objet d’études à l’IESE Business School de l'Université de Navarre. Et la locomotive poursuit sa marche en avant. «A travers notre fondation, nous multiplions les actions sociales, bien au-delà du simple fait d’envoyer des maillots dans les pays du tiers-monde, explique Amaia Gorostiza. Nos projets créent des ponts avec l’industrie, l’innovation, la formation ou encore l’emploi.»

Les joueurs et leur famille choyés

La philosophie humaniste d’Eibar s’applique avant tout à son mode de fonctionnement. «Lorsque notre département sportif s’intéresse à un joueur, on ne s’arrête pas uniquement sur ses qualités footballistiques mais aussi sur son environnement familial et sa personnalité, indique la présidente. Les joueurs que nous recrutons doivent s’adapter à notre idiosyncrasie. Nous devons être unis pour lutter contre des monstres du football, sportivement et économiquement parlant. Nous faisons de nos faiblesses une force. Le fait d’être un petit club nous permet d’avoir une flexibilité et une proximité que les autres n’ont pas.» Les joueurs et leurs familles sont ainsi guidés lors de leur installation et encadrés dans leur quotidien.


L’Europe du foot alternatif


Les célibataires ont la possibilité de cohabiter au sein de la même résidence, tandis que les pères de famille bénéficient d’un soutien personnalisé pour eux, leur progéniture et leur moitié. «Celles-ci se retrouvent souvent seules, loin de leur famille et de leurs amis, sans personne d’autre ici que leur mari. C’est pourquoi nous essayons d’être proches d’elles et de faire en sorte qu’elles se sentent couvées. On les aide à s’intégrer et à faire connaissance», détaille Patricia Rodriguez.

«Dans un monde de plus en plus froid et distant, nous essayons de faire preuve d’empathie, poursuit Amaia Gorostiza. Quand un joueur est victime d’une blessure de longue durée, il a besoin d’être accompagné psychologiquement. Dans un univers où les footballeurs ont parfois la sensation d’être une marchandise, ne plus être productif peut les amener à se sentir impuissants.»

A l’heure du déjeuner, il n’est pas rare de voir les joueurs attablés avec les dirigeants, les nutritionnistes ou les kinésithérapeutes à la cantine du club. «Josep Maria Bartomeu [le président du Barça] a halluciné lorsque je lui ai raconté ça, s’amuse la dirigeante basque. Pour eux, c’est inimaginable. Ici, les joueurs portent leurs sacs du bus au vestiaire lorsque nous jouons à l’extérieur et débarrassent leurs couverts une fois qu’ils ont fini de manger. Et je peux vous dire que si un «nouveau» ne se plie pas à ces règles de vie, ses coéquipiers se chargent vite de le rappeler à l’ordre!»

Le Japon, précieux allié

Fier de son identité basque, Eibar n’a pour autant pas oublié de développer son image de marque à l’international. En s’adjugeant les services du Japonais Takashi Inui – acheté à l’Eintracht Francfort pour 300 000 euros à l’été 2015 – le club armero (surnom qui vient de l’ancienne vocation de fabricant d’armes de la ville) a réalisé le transfert le plus élevé de son histoire.

L’an dernier, le milieu de terrain international a manqué deux journées de Liga… afin d’accompagner le couple royal espagnol en visite officielle dans l'Empire du Soleil levant. Suite à cet étonnant séjour diplomatique, Eibar est devenue l’une des équipes les plus suivies dans l’archipel asiatique et le club a conclu un partenariat avec Lawson, une filiale de Mitsubishi. C’est ce qu’on appelle un retour sur investissement réussi, d’autant qu’Inui devrait rejoindre cet été le Betis Séville pour environ 3 millions d’euros.

En marge du développement de la marque Eibar sur d’autres continents, le prochain défi de la direction actuelle consiste à trouver un terrain susceptible d’accueillir un centre d’entraînement répondant aux exigences du football d’élite. «Aujourd’hui, l’équipe professionnelle s’entraîne sur les terrains que nous louons à une municipalité située à une vingtaine de kilomètres, la réserve effectue ses séances à un autre endroit, les jeunes encore ailleurs, énumère Amaia Gorostiza. Nous souhaitons construire des installations sportives dignes d’une équipe qui évolue en première division et qui puissent s’inscrire dans le patrimoine du club.» Pour qu’Eibar continue de croître tout en restant fidèle à ses valeurs.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo sport

Dix-neuf médailles: la réussite de Lea Sprunger & Co.

Les athlètes suisses reviennent des European Championships de Glasgow/Berlin, qui réunissaient les épreuves de sept fédérations, avec dix-neuf médailles. Retour en images sur les cinq performances les plus marquantes

Dix-neuf médailles: la réussite de Lea Sprunger & Co.

Switzerland's Lea Sprunger reacts after winning the women's 400m Hurdles final race during the European Athletics Championships at the Olympic stadium in Berlin on August 10, 2018. / AFP PHOTO / John MACDOUGALL
© JOHN MACDOUGALL