«Franchement, qui aurait pu les battre?» Assise sur un muret en bordure du stade olympique, la señorita s'est fait une raison. Elle était venue voir l'armada espagnole en finale du 1500 mètres. Elle est repartie déçue: Hicham El Guerrouj, chouchou de feu le roi Hassan II du Maroc, est invincible cette année. Tout comme le minuscule Ethiopien Haile Gebreselassie l'est sur 10 000 m. Héros d'une nuit sévillane torride, ces deux hommes sont des chasseurs de titres. A 24 ans, le premier a remporté mardi son deuxième titre mondial consécutif, sa troisième médaille en quatre ans. Le second, 26 ans, a empoché sa quatrième médaille d'or consécutive aux Mondiaux, le plus naturellement du monde.

Ces deux-là sont unis par leur destinée. Hicham El Guerrouj et Haile Gebreselassie, les croyants, n'ont jamais eu de révélation pour l'athlétisme. Ils ont suivi une voie comme une autre, c'est tout. Adolescent, El Guerrouj préférait le football aux exploits de son compatriote Saïd Aouita, champion olympique du 5000 m en 1984. «J'étais gardien, j'adorais ça. Mais je salissais toujours mon maillot. Ma mère me disait: Tu ferais mieux de faire autre chose. Courir, par exemple, au lieu de plonger. J'ai donc commencé la course. C'était étonnant, je n'étais jamais fatigué…» Gebreselassie, lui, voulait marcher sur les traces d'Abebe Bikila, un compatriote, double champion olympique de marathon en 1960 et 1964. «Sur les hauts plateaux d'Abyssinie, les anciens me parlaient toujours de lui. Dans mon pays, la pauvreté est omniprésente. C'est la réussite par l'athlétisme ou la débrouille.»

Mais la communauté de destins ne s'arrête pas là. En 1992, El Guerrouj termine troisième du 5000 mètres des Mondiaux juniors. Le premier, à l'époque, se nomme Gebreselassie. Depuis, ce dernier a battu 15 records du monde, dont ceux du 5000 et du 10 000 m, qu'il détient encore. Il a reçu deux Mercedes en récompense de ses premiers titres mondiaux chez les seniors, en 1993 et 1995, et amassé un pécule conséquent. On l'appelle «l'empereur», on le compare à Emile Zatopek et Paavo Nurmi, on s'extasie devant ses accélérations, sa foulée si légère qu'il donne l'impression de survoler la piste et sa spontanéité souriante. A son retour victorieux des Jeux olympiques d'Atlanta, en 1996, une foule d'un million de personnes l'attendait à Adis Abeba.

El Guerrouj, plus timide, a mis davantage de temps à remporter son premier titre mondial, en 1997. Mais il a vite rattrapé le temps perdu. Aujourd'hui, il n'a plus d'adversaires, seulement des poursuivants. Idole du peuple marocain, recordman du monde du 1500 m et du mille, il n'a perdu qu'une course sur ces distances depuis sa chute aux JO d'Atlanta, en 1996.

Bref, El Guerrouj et Gebreselassie courent hors catégorie. Et comme ils n'ont plus de défis à leur hauteur dans leur seule discipline, ils s'en inventent de nouveaux. Après les Jeux de Sydney, l'année prochaine, Haile Gebreselassie se mettra au marathon, «parce que cette distance est la seule qui compte réellement aux yeux des Ethiopiens». Hicham El Guerrouj, lui, «montera» sur 5000 m. L'un et l'autre ont tout pour réussir, leur démonstration d'hier l'a montré une nouvelle fois. 21 h 15: stade olympique quasi plein (environ 55 000 spectateurs), 50% d'humidité, fanfare et ambiance de corrida en l'honneur des trois concurents espagnols. El Guerrouj, remis de ses problèmes d'hémorroïdes, ne se laisse pas impressionner par la double coalition espagnole (Estevez, Diaz, Cacho) et kenyane (Rotich, Lelei, Ngeny).

Son compatriote Kaouch l'emmène à un train infernal. Ses foulées métronomiques et enlevées semblent ne pas lui appartenir. Il laisse Ngeny (2e) et Estevez (3e) sur place, se lâche comme il ne l'a jamais fait après l'arrivée pour fêter ce triomphe et la course la plus rapide de l'histoire (cinq coureurs sous les 3'32''). 21 h 30: stade calmé. Haile Gebreselassie court sur la pointe des pieds. Moins d'une demi-heure de course plus tard, il lâche sans problème le Kenyan Tergat (2e) et son compatriote Mezgebu (3e) à l'entame des 200 derniers mètres.

Assise sur son muret, la señorita s'est fait une raison. Elle reviendra samedi voir Yago Lamela, la nouvelle idole espagnole, disputer la finale du saut en longueur masculin. Elle dit que «ses chances sont bonnes» car «personne ne domine le saut en longueur comme El Guerrouj et Gebreselassie les distances moyennes et longues».