Sa mort est une indignité qui choque l’Argentine et rappelle que la réalité est souvent bien moins belle que les légendes. Tomás Felipe Carlovich, ancien joueur de football des années 1970 et 1980, est décédé le 8 mai à Rosario à l’âge de 74 ans. Deux jours plus tôt, il avait été violemment projeté au sol par un jeune qui voulait lui voler sa bicyclette. Transporté à l’hôpital dans le coma, «El Trinche» n’a jamais repris connaissance, et a définitivement rejoint le panthéon des personnages les plus fascinants du football latino-américain.

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Cela s’est passé à Rosario. Où d’autre? «Etre de Rosario est une manière exagérée d’être Argentin», aime à dire l’ancien joueur et entraîneur rosarino Jorge Valdano. La ville la plus folle de fútbol du pays, et donc du monde, n’en finit plus de produire des mythes. Elle a enfanté le meilleur joueur actuel (Lionel Messi), l’entraîneur le plus charismatique (Marcelo Bielsa), le derby le plus disputé (Newell’s Old Boys-Rosario Central), le but le plus célébré de l’histoire (la palomita de Poy, rejouée chaque 19 décembre depuis 1972) et El Trinche Carlovich, que l’on pourrait désigner, reprenant la formule d’El País, comme «le meilleur footballeur inconnu du monde».

On sait très peu de choses factuelles de ce milieu de terrain gaucher de grande taille, lent mais élégant, et d’une habileté technique diabolique. Il n’y a pas beaucoup de photos et pratiquement pas d’images – à peine quelques bouts de pellicules en noir et blanc, à demi effacées, qu’il traverse comme un fantôme – parce qu’il passa l’essentiel de sa carrière dans des clubs de seconde division du nord du pays. Il y a aussi un bref extrait de match incrusté dans un mauvais film de série B argentine, Se acabó el curro, où il élimine un adversaire du Deportivo Armenio sur deux touches, pied gauche pied droit en deux appuis.

Je croyais que j’étais le meilleur mais depuis que je suis ici on ne me parle que d’un certain Carlovich

Diego Maradona, arrivant à Rosario, en 1993

Septième enfant d’une famille modeste d’origine croate (Carlovich est probablement une traduction phonétique de Karlovíc, comme il était d’usage au service d’immigration), Tomás Carlovich est né à Rosario le 19 avril 1946. Il fait ses classes à Rosario Central, y débute en pros en 1969 lors d’un match amical à Montevideo contre le Peñarol, mais ne dispute qu’un match en première division (contre Los Andes) avant d’écumer les clubs de deuxième et troisième divisions du nord du pays: Flandria, Independiente Rivadavia, Deportivo Maipú, Newell’s Old Boys de Cañada de Gómez (à ne pas confondre avec celui de Rosario) et surtout Central Córdoba (Rosario), où il connaît quatre cycles pour un total de 236 matchs, 28 buts et deux promotions en première division (1973, 1982). Il passe un bout de la saison 1977 à Santa Fe et joue trois autres matchs dans l’élite pour Colón, aucun en intégralité.

Un dribble de corrida

La légende d’El Trinche Carlovich connaît un tournant décisif en 1993, huit ans après la fin de sa carrière à 39 ans. Cette année-là, Diego Maradona tente de relancer la sienne en signant à Newell’s Old Boys. La moitié rouge et noir de Rosario n’en peut plus d’orgueil et un journaliste lui confesse sa fierté d’accueillir «le meilleur joueur de l’histoire». Sur un ton un brin ironique, Maradona répond: «Je croyais que j’étais le meilleur mais depuis que je suis ici on ne me parle que d’un certain Carlovich, alors maintenant je ne sais plus…»

Carlovich n’est alors qu’une gloire locale enluminée par la faconde de l’écrivain, dessinateur et conteur Roberto Fontanarrosa, greffier du bureau des légendes sis au bar El Caíro. Les rares qui l’ont vu jouer racontent son geste technique signature: un dribble de corrida appelé el caño de ida y vuelta, un petit pont aller et retour où El Trinche humiliait deux fois (une fois à l’endroit, une fois à l’envers) son adversaire. Avec la phrase de Maradona, on redécouvre soudain ce joueur qui, dit-on, a failli signer en France, au Milan et même au New York Cosmos de Pelé.

Bal magique contre la Selección

On redécouvre surtout un match central dans la mythologie «trinchéenne»: celui que l’équipe nationale argentine vint s’aventurer à disputer à Rosario le 17 avril 1974, contre une sélection locale. On choisit cinq joueurs de Newell’s et cinq de Central (dont les futurs champions du monde 1978 Mario Kempes et Daniel Killer). Le onzième est Carlovich, le seul à jouer en deuxième division. Le stade est plein et 35 000 spectateurs assistent à une démonstration des joueurs locaux. Les journaux de l’époque parleront de la prestation de Carlovich comme d'«un bal», tant il montra de virtuosité à faire danser ses adversaires.

A la mi-temps, Rosario mène 3-0 et le sélectionneur argentin, Vladislao Cap, demande au camp d’en face de faire sortir ce joueur qui sape le moral de ses internationaux à quelques mois de la Coupe du monde en RFA. Mais là, on entre dans le mythe. Ce qui est sûr, c’est que deux ans plus tard, le nouveau director técnico César Luis Menotti, incarnation du style lent et technique typique de Rosario, n’a rien oublié de cette démonstration et veut donner sa chance à Carlovich, qu’il convoque pour un match de la Selección. El Trinche ne se présentera pas. Etait-il parti pêcher, comme le prétend de nouveau la légende? «Il avait plus envie de jouer au football que d’être professionnel», soupirera Menotti.

De nationale, la réputation de Tomás Carlovich (qui touche depuis 2002 une petite pension de la municipalité de Rosario au titre de «sportif illustre») devient mondiale en novembre 2011 avec la diffusion d’un portrait dans l’émission espagnole El informe Robinson. Le documentaire fait témoigner de grands noms du football argentin. Pekerman, Menotti, Killer, Poy lui rendent hommage, le comparent à Redondo ou à Riquelme. Il y aura ensuite un livre en 2015, une pièce de théâtre en 2018.

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Et toujours la légende qui gonfle, comme le Paraná en crue, d’anecdotes aussi troubles que les eaux boueuses du fleuve. El Trinche a un jour conservé le ballon pendant dix minutes consécutivement. Il n’a pas raté une passe pendant trois saisons de suite. Marcelo Bielsa est allé le voir tous les dimanches. Des supporters d’une équipe adverse ont protesté contre son expulsion et convaincu l’arbitre de le laisser sur le terrain. Les dirigeants d’une autre équipe ont insisté pour qu’il puisse jouer sans passeport, les occasions de le voir dans ses œuvres étant trop rares. Il a fait tourner en bourrique Franco Baresi lors d’un match amical contre le Milan en 1979. Non, c’était contre l’Inter, et donc Beppe Baresi, le frère. C’est Pelé en personne qui, jaloux, s’est opposé à son transfert au Cosmos.

Il est devenu un symbole parce qu’il n’a fait aucun effort pour s’adapter à un football qui n’était pas le sien

Jorge Valdano

Face à cela, et à nos questions, Jorge Valdano nous avait fait comprendre en 2018 qu’il ne servait à rien de chercher à savoir si tout cela était vrai ou non. «On ne réfute pas un mythe, sourit l’ancien attaquant de Newell's Old Boys et du Real Madrid. Je n’ai jamais vu jouer El Trinche mais j’en ai tellement entendu parler. Un très bon ami à moi, directeur de théâtre, a monté une pièce sur lui à Rosario, dans laquelle il est une sorte de philosophe. Il est devenu un symbole parce qu’il n’a fait aucun effort pour s’adapter à un football qui n’était pas le sien.» Valdano nous fit penser au patron de presse qui dit, dans L’Homme qui tua Liberty Valance (John Ford, 1962): «Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende.»

Tomás Carlovich en était bien conscient. Après avoir vainement essayé de rétablir la vérité («80% de ce que l’on raconte sur moi n’est pas vrai ou très exagéré», estima-t-il en 2014), il se contentait de la nuancer, de ne pas en rajouter. Souvent, il disait qu’il ne se souvenait plus. Pas grave, les autres se souvenaient pour lui. «Une fois, j’ai pris un taxi pas loin de chez moi et le chauffeur m’a dit: «Vous savez qui je connais très bien dans le coin? El Trinche Carlovich!» Et il m’en a parlé tout le trajet. A la fin, je lui ai dit de bien le saluer de ma part la prochaine fois qu'il le verrait.» On comprenait aussi à demi-mot qu’il n’était pas le noceur ou le fainéant que l’on décrivait pour expliquer sa modeste carrière. L’histoire de la convocation de Menotti ratée, bien sûr qu’il aurait aimé y aller, mais peut-être que le bateau était sur le fleuve et qu’il n’était pas facile de rentrer. Il ne s’en souvenait plus très bien…

Nous avons tous connu un Trinche

Il reconnaissait avoir toujours eu du mal à quitter les siens et assurait ne rien regretter. «Parfois, les choses ne se font pas, et voilà tout. Je n’ai pas de regret parce que j’ai profité de tout ce que j’ai fait. C’était une autre époque.» Juste avant sa mort, en février, El Trinche Carlovich a rencontré pour la première fois de sa vie Diego Maradona. L’actuel entraîneur de Gimnasia y Esgrima La Plata lui apporta un maillot de Central Córdoba avec cette dédicace: «Au Trinche, qui fut meilleur que moi.» Les deux hommes pleurèrent et se tombèrent dans les bras.

Tous ceux qui ont joué un peu sérieusement au football ont connu au moins un de ces joueurs, un «qui aurait pu faire quelque chose», un «qui aurait dû être en équipe nationale», un «qui avait le talent mais pas la volonté». De tous ceux-là, El Trinche est le champion du monde. Pour tous ceux-là, Carlovich est un frère. Il y a une chanson très connue du folklore argentin, Los hermanos, sur la vie humble et digne des prolétaires à peau mate du nord du pays. Composée par Atahualpa Yupanqui et popularisée par Mercedes Sosá, elle colle à El Trinche comme le ballon à son pied gauche: «Yo tengo tantos hermanos/Que no los puedo contar/Y una novia muy hermosa…/Que se llama Libertad.» J’ai tant de frères/Que je ne peux les compter/Et une fiancée très belle/Qui se nomme Liberté.

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