Vélodrome de Genève, aux Acacias, tout près de la patinoire des Vernets. La piste s’appelle Tony Rominger du nom de l’ancienne gloire du cyclisme suisse. Longueur: 166 mètres, la plus courte d’Europe. Les virages sont à 56 degrés, les plus raides d’Europe. On se demande comment un vélo peut tenir là-haut.

Eléa Schneeberger enchaîne les tours sur son élégant vélo BMC profilé, «en aluminium, pas en carbone» précise-t-elle. Un échauffement tout en douceur au début. Puis le coup de pédale devient plus rapide, mécanique, souple, parfaitement huilé. Ils sont nombreux à tourner ce samedi-là, garçons et filles, venus de toute la Suisse mais aussi de France et d’Italie. Genève organise son omnium, une série de courses comprenant la vitesse, l’élimination, le scratch, le demi-fond… Eléa est en plein doute. Une vilaine mononucléose lui coupe le souffle et des tests d’allergie ont montré que les poumons sont enflammés. «Je fais de l’asthme» dit-elle.

Roger Federer est, lui aussi, passé par là

Elle se rassure comme elle peut en se disant que Roger Federer est passé par là lui aussi. Ce week-end-là, elle finit 5e au classement général. Une contre-performance qu’elle explique par son état physique fragile. Si jeune (18 ans) et déjà soucieuse pour son avenir de sportive de haut niveau. Son rêve: les JO de Tokyo de 2020. Il y a un an, tous les espoirs étaient permis. La sociétaire du Sporting Club de Lignon (Ge) cumulait les podiums en junior: triple championne romande sur piste, du contre-la-montre et de la course en ligne, vice-championne suisse du contre-la-montre, vainqueur du National (exercice solitaire de 14 km) à Thoune avec une minute d’avance sur toutes les autres. Autre résultat significatif: aux championnats d’Europe, elle se classe 35e en contre-la-montre. Il y a un mois, elle a raté les mondiaux au Qatar «à cause du manque d’O2». «Mais les prochaines courses seront plus réjouissantes, le travail paye toujours» rebondit-elle.

D’une à quatre en selle, chaque jour

La jeune fille native de Genève est une battante qui se donne les moyens de ses ambitions. D’une à quatre heures en selle chaque jour. L’été elle monte le Salève, en hiver elle se rend chaque jour au vélodrome. Elle roule parfois avec son entraîneur Loïc Hugentobler, le plus souvent seule. A quoi pense une jeune fille sur les routes genevoises ou haut-savoyardes? «Je rêve souvent, je me balade aussi dans ma tête. C’est un beau sport. Ça demande beaucoup d’efforts et de discipline et c’est ça qui est attrayant. J’aime la sensation de vitesse, le bruit que fait la roue qui me rappelle les portes de slalom au ski».

Des plans d’entraînement serrés

Avant de monter sur un vélo, Eléa a dévalé les pentes enneigées et a fait de la compétition pendant six années, avec un très bon niveau romand. Mais la petite reine pratiquée pour entretenir la forme a éclipsé le grand cirque blanc. Elle participe à quelques courses populaires qui lui donnent l’envie d’aller plus loin. Il n’y a que quatre ou cinq filles au départ et elle est loin devant. Elle bénéficie vite du Swiss Talent Card National qui atteste qu’un(e) jeune athlète a intégré le programme de promotion de sa Fédération et doit être soutenu(e) par sa commune, son canton et son école. Actuellement en troisième année de l’ECG Mme de Stael à Carouge, Eléa a rejoint la filière sport-étude. Mais les horaires normalement aménagés afin de concilier cours et entraînements «ne sont pas top» dit-elle. «Je devrais chaque jour finir à 15h mais dans les faits deux fois par semaine je termine à 17h» regrette-t-elle. Ses plans d’entraînement sont en effet serrés: dix heures sur le vélo par semaine, deux heures d’entretien de la machine, cinq heures de préparation physique en salle chez Sport Quest sur la plaine de Plainpalais, des séances de gainage et coaching mental.

Pas de gluten, pas de lactose

Eléa est devenue sa propre nutritionniste – «Je mesure 1,75 m pour 60 kilos, j’en ai deux à perdre» – et concocte ses propres repas. Pas de gluten, pas de lactose. Le matin, avant l’omnium, elle a cuisiné des cakes avec des amandes, des myrtilles, de l’avoine, des œufs. Elle est lauréate du prix Bernard Vifian, l’ancien champion suisse décédé en 2012. Avec la somme perçue elle a pu acquérir un capteur de puissance indispensable pour ses entraînements. En 2017, elle va changer de catégorie et rejoindra l’élite femme. Courir avec des stars comme Yolanda Neff l’impressionne et la motive. Son ambition si ses pépins de santé daignent l’oublier: prendre de la puissance, devenir professionnelle, faire partie de l’équipe nationale élite dans les deux ans, continuer donc à rêver à ces fameux jeux olympiques de 2020.

Sa maman, elle-même coach mentale, son père ébéniste, sa petite sœur graine de championne en ski la soutiennent. Il y a aussi les amis comme le pistard genevois Loïc Perizzolo récent champion d’Europe à Saint-Quentin-en-Yvelines (France) sur la course à l’élimination. Autre projet: monter à Genève une équipe de cyclistes filles. Pas le plus simple car le sport est exigeant et implique des kilomètres de solitude sur les routes, dans le froid, le chaud, sous la pluie drue ou un soleil plombé.


Profil

1998: Naissance à Genève.

2009: En janvier, premières courses de ski.

2013: Premières courses de vélo.

2015: En juin, vice championne suisse junior du contre-la-montre.

Août 2015: Première participation à une grande compétition avec l’équipe nationale suisse, aux championnats d’Europe.

@chrislecdz5