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Enes Kanter: «En Turquie, dans le lexique du gouvernement, tous les dissidents sont des terroristes»

Le pivot turc des Boston Celtics Enes Kanter n’hésite pas à profiter des projecteurs de la NBA pour critiquer le président de son pays, Recep Tayyip Erdogan. Et tant pis pour tous les problèmes que cela lui cause

Enes Kanter mène une double carrière. Pivot turc des Boston Celtics en NBA, il est aussi un activiste politique engagé de manière virulente contre Recep Tayyip Erdogan. Il a un jour décrit le président de son pays comme le «Hitler de notre siècle». Le natif de Zurich croit dur comme fer que les lumières de sa célébrité doivent «servir» à ceux qui disparaissent dans l’ombre en Turquie. «Des intellectuels, des journalistes, des travailleurs, beaucoup de gens sont déportés», rage-t-il. Ce n’est pas si banal, pour un sportif de haut niveau, d’exprimer tout haut de telles opinions. Mais Enes Kanter, 27 ans, a ses raisons. Joint par téléphone il les détaille au Temps.

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Le Temps: Le mois dernier, vous avez été houspillé à Boston par des supporters d’Erdogan à votre sortie de la mosquée. Ce genre d’incident se produit-il régulièrement?

Enes Kanter: Non, ça n’arrive pas si souvent que ça. Mais cet épisode particulier eut lieu dix jours après que des ministres du gouvernement d’Erdogan ont encouragé la foule à me harceler. Donc ça ne m’a pas tant surpris que ça. Cela montre surtout qu’ils sont obsédés à faire taire les voix qui expriment des points de vue différents. Ils ont clairement un problème avec la liberté d’expression, et encourager les partisans du président à m’attaquer le prouve.

Recep Tayyip Erdogan a utilisé le sport comme un outil politique. On l’a entendu raconter maintes fois ses exploits en tant que footballeur, et vu se mettre en scène lors d’inaugurations de stades. Il est également très impliqué auprès de la Fédération turque de football. Qu’en pensez-vous?

Erdogan est un passionné de football et il a investi dans ce sport plus que n’importe quel homme politique turc avant lui, mais il y a surtout instillé beaucoup de corruption. Il décide de placer ses hommes aux différents postes importants, de la tête de la fédération jusqu’aux instances dirigeantes des trois plus grands clubs. Et aujourd’hui, les fans de ces trois grosses équipes – Besiktas, Galatasaray, Fenerbahçe – le détestent. La manière dont Erdogan a investi le sport est un bon résumé de sa politique générale.

En tant que sportif de haut niveau, nous avons une audience importante, c’est ce qui l’effraie tant. Mais je vous laisse imaginer ce qui arrive aux opposants qui ne sont pas connus.

Comme vous, d’autres sportifs turcs sont devenus des parias au pays. En 2017, le footballeur d’origine kurde Deniz Naki a été suspendu à vie par la fédération turque, après avoir critiqué les opérations de l’armée contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). L’ancienne star Hakan Sukur, lui, a été contraint à l’exil parce qu’il a fait savoir qu’il ne partageait pas les idées du président…

Parler contre le gouvernement est dangereux. Je ne connais pas le premier que vous citez, mais l’ancien footballeur Hakan Sukur est de loin le sportif turc le plus aimé par les fans et il a dû s’exiler. Comme moi, si jamais il retourne en Turquie, il court le risque d’aller en prison. Simplement parce qu’il a critiqué le président. En tant que sportif de haut niveau, nous avons une audience importante, c’est ce qui l’effraie tant. Mais je vous laisse imaginer ce qui arrive aux opposants qui ne sont pas connus. Ce sont eux qui connaissent le pire, malheureusement.

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Vous vous présentez comme un partisan de Fethullah Gülen, un intellectuel exilé en Pennsylvanie et déclaré terroriste par le régime. De quoi parlez-vous ensemble?

Lors de nos rencontres régulières, nous parlons de l’islam, d’un islam de paix, et il m’incite à continuer ce que je fais, à utiliser la lumière que le sport pose sur moi pour parler. C’est une grande inspiration pour moi, et pour beaucoup de gens. Des gens qui ont utilisé leur temps, leur énergie pour construire écoles, hôpitaux et orphelinats dans des coins déshérités en Turquie. Mais ces gens sont persécutés parce qu’ils refusent de soutenir Erdogan.

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Vos prises de position ne sont pas sans influence sur votre carrière. Comme votre passeport a été révoqué en 2017, vous ne pourrez pas participer aux Jeux olympiques par exemple…

C’est un regret, mais j’assume si c’est ce que ça coûte de soutenir les gens persécutés par le régime d’Erdogan. Ce serait un très grand honneur de retourner jouer pour la Turquie. Malheureusement je ne peux pas, à cause de la politique.

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Comment rester concentré sur le basket alors que vous recevez régulièrement des menaces de mort?

Je sais faire la part des choses. Quand je suis sur le parquet, je suis totalement impliqué dans ce que je fais. Recevoir ces menaces peut marquer sur le moment, mais une fois que je suis sur le terrain, je me focalise sur le jeu et j’oublie tout le reste. Le basketball est mon échappatoire face à tout ça.

Vos engagements ont aussi des conséquences sur le plan familial. Votre frère, également basketteur, n’a pas pu se rendre en Turquie pour un match d’EuroCoupe avec son équipe, la Joventut Badalona. Et vos parents, que vous n’avez pas vus depuis 2015, vous ont renié…

C’est douloureux, mais je pense qu’ils n’ont pas eu le choix. Malgré tout ça, je ne peux pas abandonner la cause que je défends pour protéger ma famille. Il y a des centaines de milliers de sans-voix en Turquie, ce serait égoïste de fermer les yeux pour ne protéger que ma famille ou ma carrière.

Cet été, vous aviez la possibilité en tant qu’agent libre de signer dans la franchise de votre choix. Lors des négociations, certains dirigeants vous ont-ils demandé de garder vos idées politiques pour vous dans l’optique d’obtenir un contrat?

Non. Les franchises dans lesquelles j’ai joué par le passé m’ont toujours soutenu quand je subissais des menaces, ou des problèmes administratifs. J’ai toujours eu la chance d’évoluer dans un environnement très positif.

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Parlez-vous de la situation politique turque avec vos coéquipiers, à Boston?

Oui, ça m’arrive. Ils soutiennent mon combat, ils sont très curieux à propos de ça. Et la plupart m’encouragent à continuer de parler.

Et quelles relations entretenez-vous avec les autres joueurs turcs de NBA, comme Ersan Ilyasova (Milwaukee Bucks) ou Cedi Osman (Cleveland Cavaliers)?

C’est un plaisir de voir autant de compatriotes jouer dans cette ligue. Mais quand je les affronte, c’est compliqué, ils ont peur de me dire bonjour, ou même de me regarder dans les yeux. Il m’arrive de les saluer. Je n’obtiens jamais de réponse.

Début octobre, l’armée turque a attaqué le nord de la Syrie. Vous vous êtes beaucoup exprimé depuis.

Oui, parce que cette guerre est une tragédie, on y risque la vie de civils. Pour moi, cette offensive est le symbole de la faiblesse d’Erdogan. Quand il perd du crédit à la maison, il envoie l’armée pour tenter de redorer son image. C’est encore le cas dans cette situation.

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Le régime d’Erdogan a pris pour habitude d’appeler ses opposants des «terroristes». Vous avez été vous-même qualifié de cette manière. Qu’en pensez-vous?

(Rires.) La seule chose que je terrorise, c’est l’arceau. Dans le lexique du gouvernement, tous les dissidents sont des terroristes. C’est aussi une manière d’emprisonner les gens plus facilement en se basant sur des lois assez vagues. La parole libre est ce qui ennuie le plus ce gouvernement. Donc je continuerai à l’utiliser.

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