Une semaine en ballon (2/6)

Les enfants du village

A l’occasion du Salon du livre de Genève, hommage à Raymond Pittet (1927-1985), footballeur, journaliste, écrivain qui, mieux que quiconque en Suisse romande, tissa des liens entre ces univers. Ce deuxième extrait, tiré du livre «Le Football et les Hommes», raconte le trésor que pouvait être un ballon avec chambre à air pour des enfants de la guerre

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Il fallait, à ces enfants de la guerre, de l’astuce et du courage: vendre des taupes, des escargots, élever des lapins pour acheter un vieux vélo militaire.

Avec deux vieux vélos, en faire un neuf, et le céder pour acquérir d’autres lapins, des «chinchillas» de préférence, et un ballon. Un ballon avec chambre à air; il convenait donc d’aller emprunter la pompe du vélo vendu.

C’était le rite du soir d’été. Ouvrir le ballon de gros cuir, tel un agrume, y enfoncer la chambre à air sans la coincer, ne laisser sortir qu’un téton rougeâtre dans lequel les enfants plongeaient une pointe de fer reliée à la pompe.

Et les enfants voyaient s’enfler lentement le cuir de leur jeu, se passant la pompe, s’encourageant.

Le cuir engrossé, il était nécessaire de nouer le téton. Les enfants usaient pour ce délicat travail de la ficelle de poste, mince et résistante comme de l’acier.

Ils pliaient alors le téton, le poussaient à l’intérieur en le tordant sur le côté, le poussant avec un bout de bois, sans abîmer la chambre à air. Il arriva bien qu’un maladroit choisît de mener à chef cette opération chirurgicale en se servant d’un clou. Un sifflement sinistre – «vieux con!» – indiquait à la troupe que le jeu serait renvoyé. Sur le ballon, on pouvait lire des mots étranges et rassurants: – Goodwood-Made in England. Les enfants avaient un ballon anglais, c’était marqué dessus.

Le spécialiste serrait le lacet, le passant et le repassant par les trous renforcés de la plaque d’ouverture. On recousait le malade et on serrait, mais sans donner au monticule de la forme ronde une courbe exagérée. Le ballon était mal rond et le terrain mal plat. C’est ainsi qu’ils disaient alors.

Mais ils couraient, bande joyeuse, au terrain mal plat, marqué à la sciure qui s’écoulait par le trou d’une brouette. C’était un dimanche de canicule, vide comme une coquille d’œuf.

Tous revenus, mouillés de sueur, le pantalon collé à l’intérieur des cuisses, redressaient les quilles abattues par leurs pères sous les marronniers du bistrot, en écoutant le reportage dominical gémir d’un poste gothique et brun.

Les enfants du village aimaient les jours de match. Les grands s’apprêtaient après les vêpres. Ils avaient des chaussures spéciales, des bas rouges et noirs, des cuissettes et des maillots, que le capitaine sortait d’une immense valise béante et distribuait en indiquant la composition de l’équipe. Les enfants groupés écoutaient, et l’un se retournait, sautillant et battant des mains: – C’est Jean qui joue avant-centre!

Quand il était prêt, le gardien de la première équipe prenait une échelle et l’appuyait au rebord d’un galetas. Il montait gravement, disparaissait et revenait, noir dans l’ombre du galetas, portant une masse noire encore, qu’il jetait au sol: les filets.

Il redescendait et hurlait: – «Loin les gosses!»

Les enfants du village ne savaient pas qu’un gardien doit être nerveux avant un match.

Mais un jour, les enfants le regardaient gravir son échelle, cosmonaute de lunes de cuir trop longtemps attendues, et l’un d’eux fit remarquer, index tendu, un trou dans sa culotte! Le prestige du gardien baissa. Les enfants du village n’observaient pas très longtemps le déroulement du jeu. Sous l’auvent du battoir, on servait des bières au syndic, aux municipaux, aux amis venus du village voisin. Les bières étaient sorties de grandes caisses solides, posées sur un char à foin. Les enfants ramassaient la glace sale, la lavaient au goulot de la fontaine et se mettaient à la sucer, assis sur le talus. Ils rentraient, taches d’herbe aux pantalons, pointes de souliers entamées, encaissaient la gifle maternelle tombée comme une absolution et s’en allaient dormir.

Extrait de: «Le Football et les Hommes», Hatier, 1971.

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