Pour échapper à la tyrannie de l’excellence, Roger Federer a un stratagème infaillible: il dort. «Entre dix et douze heures par jour, siestes comprises. C’est le secret de ma sérénité», avoue-t-il. Comme un soldat de l’armée suisse, le champion dort n’importe où, n’importe quand, et rarement dans son lit: l’an dernier, il n’a passé que deux semaines à Schwyz, son domicile fiscal – environ 800 000 francs annuels, mais plusieurs sources évoquent une délocalisation partielle à Dubaï.

Quand ses congénères migrent vers les palmiers de Floride (ou les platanes de Genève), Roger Federer s’installe dans le désert de Dubaï. Depuis deux ans, il y possède un loft de 600 m2, vue imprenable sur la Marina, au treizième étage d’un gratte-ciel. La beauté intérieure est l’œuvre du décorateur Khwan. Entre autres joyeusetés, un écran plasma est incrusté dans le miroir de chaque salle de bains (quatre au total), tandis que la climatisation est réglable à distance, par Internet ou téléphone portable. Ce logis féerique, vendu avec un service sept étoiles, a coûté 1,7 million de dollars. Sa valeur marchande aurait déjà doublé.

Solitude et palaces

Quand Roger Federer déclame sa préférence pour Dubaï, il parle comme un dépliant touristique: «La plage est située à proximité. Je peux y marcher seul, en toute tranquillité. Dubaï concentre les avantages d’une grande ville. A l’inverse, je ne pourrais pas vivre à Monte-Carlo.»

Au gré de ses escales helvétiques, Roger Federer ne descend plus à l’Hôtel Hyatt de Kloten, mais habite une garçonnière de 200 m2 à Bäch, sur la «goldene Küste» zurichoise. Ses voisins de pallier sont Marcel Ospel et Kimi Raikkonen, le pilote de Formule 1. A Bäch, où la fiscalité est agréable, le champion s’offre l’illusion de l’embourgeoisement: son coiffeur est situé à quelques minutes, de même que l’école de tennis où il a ses entrées, propriété de Mélanie Molitor, maman de Martina Hingis.

La dernière pierre de ce patrimoine immobilier est un complexe hôtelier de haut standing, jailli des forêts de Knysna, en Afrique du Sud, terre natale de Lynette Federer. Le virtuose millionnaire y a créé une fondation en faveur de l’enfance déshéritée. Avec la contribution – vigoureusement sollicitée – de Nike, il finance des terrains de sport dans les townships de Saint-Elizabeth. Pour la même cause, Mirka Vavrinec monnaie chèrement ses photos, «ganz privat», auprès des journaux people. Tarifs: entre 500 et 3000 francs pièce.

Sur le circuit, les joueurs disent Federer évanescent. Plus question de descendre dans les hôtels officiels: les nuits étoilées de la star, désormais, culminent à plus de 1000 euros l’unité, le prix d’un supplément d’intimité. Entre deux entraînements, Roger Federer sort peu de sa suite. Il regarde la télévision. Et il dort.

Certes, il n’a pas beaucoup changé. Toujours prompt «à mettre les gens à l’aise», «à rendre service». Mais il est devenu sélectif, voire parcimonieux, dans ses devoirs de représentation. Même exclusivité dans ses voyages (quatre tours du monde annuels), où il s’est distancié de la famille Bidochon: facilités d’enregistrement à l’aéroport, escorte jusqu’à l’avion, contrôles douaniers accélérés, jets privés pour les vols continentaux. «Je réalise dans ces moments que je suis quelqu’un de spécial.»

En réalité, Roger Federer fréquente peu de gens. Il a érigé une clôture autour de sa sphère intime et licencié une partie de son staff; «pour avoir une vie plus simple et manger seul avec Mirka». Seule une garde prétorienne a accès à ses contingences domestiques. En tête: Mir­ka Vavrinec. «Impossible de parler cinq minutes avec Roger sans qu’elle trépigne à ses côtés», témoigne un directeur de tournoi. Le champion n’est seul que quand il monte aux barricades.

Les parents, Lynette et Robert, sont les dépositaires d’une bonne éducation, d’une certaine idée de l’existence. Jamais ils n’ont eu d’autre exigence que ce postulat de départ: «Fais ce que tu veux, mais fais-le bien.» Hostile aux influences cartellaires, Roger Federer avait d’abord privilégié un management de proximité, afin d’exercer un contrôle total sur la commercialisation de son image. Ses parents assuraient la marche de ses affaires, avec une idée simple: viser l’exclusivité sur une «petite» marque, à titre de figure emblématique, plutôt que fondre sa renommée dans un conglomérat prestigieux. Pendant ce temps, avec un titre du Grand Chelem, les impresarios de Maria Sharapova atteignaient des rendements trois fois supérieurs.

Gestion familiale

«Roger était clairement sous-payé, ose Beat Ritchard, de la société concurrente Octagon. Pour un athlète de sa dimension, ses sponsors étaient trop locaux.» Pour prospérer sur le marché du lucre, le champion avait besoin d’un réseau d’accointances et, l’avouera-t-il, d’une démarche cohérente. IMG n’attendait qu’un signe, trois ans après une rupture houleuse. Depuis que l’empire du divertissement gère à nouveau ses affaires, Roger Federer émerge à la caste des cinquante sportifs les mieux payés du monde et, depuis peu, aux cent célébrités les plus influentes de la planète.

IMG a revisité les contrats un à un: Rolex a remplacé Maurice Lacroix, Nike a signé l’accord le plus lucratif de l’histoire du tennis, Gillette s’est offert une synergie vendue en bloc, dans un rabais-flotte, avec Thierry Henry et Tiger Woods. Aujourd’hui, les émoluments du maître atteignent 36 millions de dollars annuels. Roger Federer connaît l’essor de son compte en banque au millier de francs près, et le déleste avec prudence, sans désinvolture. On lui connaît quelques querelles pécuniaires avec ses anciens coaches, Peter Lundgren et Tony Roche.

Les dépenses les plus somptuaires vont à sa garde-robe, sous les conseils de la styliste Trudi Götz ou de son amie Anna Wintour, ostensiblement ébaubie par sa grâce. La rédactrice en chef de Vogue l’emmène par le bras, d’où elle l’arrache à l’affection de Mirka Vavrinec, dans les arcanes de la mode.

Au gré de ses flâneries buissonnières, Roger Federer est devenu une figure prééminente, un citoyen du grand monde, l’invité personnel des stars – Elton John, Oscar de la Renta, Gwen Stefani. Les excursions mondaines le distraient de ses épopées, «mais c’est aussi pour faire plaisir à Mirka», corrige un proche.

Fidèle en amitié, «Roger le Bâlois» est tout autant attaché à ses racines, profondément, viscéralement. «Pour rien au monde il ne manquerait le tournoi de sa ville, jure Jürg Vogel, l’un des organisateurs. Il ne vient pas gratuitement, mais il vient. Et il honore ses engagements.»

Aux Swiss Indoors, l’enfant prodige fut ramasseur de balles, puis néophyte. Il n’a pas oublié. Année après année, il salue tous les partenaires commerciaux dans les 21 salons privés du complexe. Sur le court, sa nervosité n’est plus celle d’un numéro un mondial, mais d’un premier de classe soumis à la fierté des siens – rien ne vaudra jamais la consécration du préau.

Sa relative accessibilité éloigne les rôdeurs. Les paparazzi passent leur chemin. La frénésie médiatique autour du joueur, circonscrite à l’action formelle, est désamorcée par la pudeur du personnage. L’entourage, parents compris, n’est pas autorisé à s’exprimer sans son accord. Les entretiens individuels ne concernent plus que les médias à large diffusion, «afin de toucher un maximum de gens en un minimum d’interviews».

Car l’emploi du temps est soigneusement minuté. «Trois mois à l’avance», répète inlassablement Mirka Vavrinec. Pour chaque alliance commerciale, un contrat stipule la durée précise des opérations marketing – en général: deux heures par sponsor et par an, plus les cinq heures hebdomadaires dûs à l’ATP.

Le temps file, le temps presse. Un jour, Federer redeviendra ordinaire – puisque trois défaites d’affilée, en moyenne, suffisent à sonner la curée. A 35 ans, si la santé le permet, il cessera de conquérir et fera des «petits Rodgeur». La vie continuera. Tout simplement.